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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2308155

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2308155

lundi 27 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2308155
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationPole Social (JU)
Avocat requérantBATTAIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 juin 2023 et 12 avril 2024, Mme A B, représentée par Me Battais, demande au tribunal :

1°) de condamner l'État à lui payer la somme de 6 150 euros en réparation des préjudices subis du fait de son absence de relogement ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'État est engagée dès lors qu'elle n'a reçu aucune proposition de logement, alors qu'elle a été reconnue prioritaire par la commission de médiation du droit au logement opposable le 25 novembre 2020 et que l'ordonnance du tribunal administratif de Cergy-Pontoise du 30 juillet 2021 enjoignant à l'État de la loger n'a pas été exécutée ;

- elle subit en conséquence des troubles de toutes natures dans ses conditions d'existence dès lors qu'elle réside toujours avec ses trois enfants mineurs et son concubin dans un logement suroccupé de 33 m², à l'origine de pathologies respiratoires dont est victime sa fille née en 2019 ;

- il convient d'écarter le mémoire en défense au regard de la tardiveté de sa production qui constitue un abus de droit.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 avril 2024, ainsi qu'une pièce, enregistrée le 17 avril 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut à ce que l'indemnisation du préjudice soit ramenée à de moindres proportions.

Il fait valoir que :

- la requérante a refusé sans motif légitime un logement social le 2 juin 2023, de 54 m² et de type T4, situé au 2ème étage d'un immeuble sis dans la commune de Chaville où elle réside ;

- le dernier enfant de Mme B est né le 28 janvier 2022, postérieurement à la décision de la commission de médiation du 25 novembre 2020.

Vu :

- la décision du 20 février 2023 par laquelle le président du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise a accordé à Mme B l'aide juridictionnelle totale ;

- l'ordonnance n° 2107436 du 30 juillet 2021 par laquelle le tribunal administratif de Cergy - Pontoise a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de reloger Mme B sous astreinte de 200 euros par mois de retard ;

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Monteagle, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Monteagle, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été prononcée en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. La commission de médiation des Hauts-de-Seine a, par une décision du 25 novembre 2020, désigné Mme B comme prioritaire et devant être logée en urgence. Par une ordonnance du 30 juillet 2021, le tribunal, saisi par l'intéressée sur le fondement de l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation, a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine d'assurer son relogement sous astreinte de 200 euros par mois de retard. N'ayant pas reçu de proposition de logement, Mme B a saisi le préfet d'une demande indemnitaire préalable par un courrier reçu le 19 septembre 2022. Cette demande a été implicitement rejetée. Mme B demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme de 6 150 euros en réparation des préjudices subis.

Sur la recevabilité du mémoire en défense :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 5 du code de justice administrative : " L'instruction des affaires est contradictoire. Les exigences de la contradiction sont adaptées à celles de l'urgence, du secret de la défense nationale et de la protection de la sécurité des personnes ". L'article R. 611-1 du même code prévoit que : " La requête et les mémoires, ainsi que les pièces produites par les parties, sont déposés ou adressés au greffe. / La requête, le mémoire complémentaire annoncé dans la requête et le premier mémoire de chaque défendeur sont communiqués aux parties avec les pièces jointes dans les conditions prévues aux articles R. 611-2 à R. 611-6. / Les répliques, autres mémoires et pièces sont communiqués s'ils contiennent des éléments nouveaux ".

3. D'autre part, aux termes de l'article R. 772-5 du code de justice administrative : " Sont présentées, instruites et jugées selon les dispositions du présent code, sous réserve des dispositions du présent chapitre, les requêtes relatives aux prestations, allocations ou droits attribués au titre de l'aide ou de l'action sociale, du logement ou en faveur des travailleurs privés d'emploi () ". Aux termes de l'article R. 772-9 du même code : " La procédure contradictoire peut être poursuivie à l'audience sur les éléments de fait qui conditionnent l'attribution de la prestation ou de l'allocation ou la reconnaissance du droit, objet de la requête. / L'instruction est close soit après que les parties ou leurs mandataires ont formulé leurs observations orales, soit, si ces parties sont absentes ou ne sont pas représentées, après appel de leur affaire à l'audience. Toutefois, afin de permettre aux parties de verser des pièces complémentaires, le juge peut décider de différer la clôture de l'instruction à une date postérieure dont il les avise par tous moyens. / L'instruction fait l'objet d'une réouverture en cas de renvoi à une autre audience ".

4. L'article R. 772-9 du code de justice administrative déroge à certaines règles de droit commun de la procédure administrative contentieuse, eu égard aux spécificités de l'office du juge en matière de contentieux sociaux régis par les articles R. 772-5 et suivants de ce code, en fixant des règles dérogeant à celles de l'article R. 613-2 pour la clôture de l'instruction et en assouplissant les contraintes de la procédure écrite par la possibilité pour le juge de laisser se poursuivre à l'audience un débat contradictoire sur des éléments de fait qui conditionnent l'attribution de la prestation ou de l'allocation ou la reconnaissance du droit. Il reste que le respect du caractère contradictoire de la procédure et des dispositions citées au point 2 impose que la requête, le mémoire complémentaire annoncé dans la requête et le premier mémoire de chaque défendeur, ainsi que les autres productions si elles contiennent des éléments nouveaux, soient communiqués aux parties en leur laissant un délai suffisant, au besoin en reportant à cette fin la date de l'audience, pour qu'elles puissent en prendre connaissance et éventuellement y répondre, que ce soit par la production d'un nouveau mémoire avant la clôture de l'instruction ou, le cas échéant, en cette matière, par la présentation à l'audience d'observations orales sur les éléments de fait qui conditionnent l'attribution de la prestation ou de l'allocation ou la reconnaissance du droit, objet de la requête.

5. Conformément à ces dispositions, le présent litige, qui relève du contentieux social et dont l'enrôlement était initialement prévu à l'audience du 5 avril 2024, a fait l'objet d'un renvoi à l'audience du 6 mai 2024 en vue de permettre à Mme B de répliquer au mémoire au défense qui n'a été enregistré que le 3 avril 2024. Dès lors, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le mémoire en défense serait tardif et à ce titre irrecevable au motif qu'il a été produit à quelques jours de l'audience initialement prévue. L'exception d'irrecevabilité ne peut en tout en état de cause qu'être écartée.

Sur les conclusions indemnitaires :

6. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'État à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ".

7. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'État, qui court à l'expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement.

En ce qui concerne la responsabilité :

8. D'une part, la commission de médiation a reconnu, le 25 novembre 2020, le caractère urgent et prioritaire de la demande de Mme B au motif qu'elle occupait un logement sur-occupé avec une personne mineure ou handicapée à charge et qu'elle n'avait pas reçu de proposition de logement dans le délai fixé en application des dispositions de l'article L. 441-1-4 du code de la construction et de l'habitation. Toutefois, le préfet n'a fait aucune offre de logement à Mme B dans le délai de six mois qui lui était imparti, soit avant le 25 mai 2021. D'autre part, l'ordonnance n° 2107436 du 30 juillet 2021 par laquelle le tribunal administratif de Cergy - Pontoise a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine d'assurer le logement de Mme B avant le 1er octobre 2021 sous astreinte de 200 euros par mois n'a reçu aucune exécution.

9. Il résulte de ce qui précède que la requérante est fondée à solliciter l'engagement de la responsabilité de l'État en raison des carences fautives dont il a fait preuve dans la mise en œuvre de son obligation de relogement.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

10. D'une part, il résulte de l'instruction que depuis le 1er mai 2018, Mme B occupe avec son époux et leurs trois enfants nés en 2015, 2019 et le 28 janvier 2022, un logement d'une superficie de 33 mètres carrés, lequel est donc suroccupé. Dès lors la requérante est fondée à soutenir que la carence de l'État à assurer son relogement, fautive à compter du 25 mai 2021, a entraîné des troubles dans ses conditions d'existence devant être réparés compte tenu de la suroccupation du logement dans laquelle cette attente l'a maintenue.

11. Toutefois et d'autre part, si Mme B soutient que ce logement porterait préjudice à la santé de l'un de ses enfants, atteint d'une pathologie des voies respiratoires, les pièces produites ne permettent pas d'établir l'existence d'un lien de causalité entre cette affection et ses conditions de logement.

12. De même, le préfet fait valoir que Mme B a refusé le 2 juin 2023 une proposition de logement social de type T4 sur la commune de Chaville où elle résidait, pour un loyer de 464 euros. Il résulte des termes du courriel que la requérante a adressé au bailleur social qu'elle a refusé ce logement au motif de son humidité et de ce qu'il ne serait pas un logement de quatre pièces, mais de trois pièces seulement. Pour établir le bien-fondé de ces motifs, Mme B se borne d'une part à produire une unique photo montrant quelques traces d'humidité au-dessus d'une fenêtre et à produire deux attestations de membres de sa famille peu circonstanciées, faisant état de la présence de cette même humidité localisée dans une seule des pièces. Dès lors, les preuves apportées n'établissent pas que le logement serait dans un état dégradé ou de nature à nuire à l'état de santé de la fille de l'intéressée, justifiant son refus d'y être relogée. En outre, si les deux attestations produites par Mme B soutiennent que le logement ne comptait que deux chambres, le préfet a produit une description détaillée du logement émanant du bailleur indiquant que ce logement d'une surface habitable de 54 m² était composé de trois chambres et d'un séjour. En tout état de cause et à supposer même que le logement ne compte que deux chambres, Mme B n'allègue, ni ne soutient que cet appartement risquait d'être suroccupé compte tenu de sa surface globale et de la composition de son foyer. Dès lors, en refusant un logement social adapté à sa situation en l'absence de tout motif légitime, Mme B a fait obstacle par son comportement à la mise en œuvre par l'État de l'obligation qui lui était faite de la reloger. L'indemnisation prend donc fin au 2 juin 2023.

13. Il résulte de ce qui précède que, compte tenu des conditions de logement de Mme B qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence, qui a pris fin le 2 juin 2023, et de la composition de son foyer, qui s'est élargie avec la naissance de son dernier enfant le 28 janvier 2022, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en évaluant l'indemnisation due à la somme totale de 2 400 euros.

14. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'État à verser à Mme B la somme de 2 400 euros.

Sur les frais liés au litige :

15. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 susmentionnée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Battais, conseil de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Battais de la somme de 1 080 euros.

Par ces motifs, le tribunal décide:

Article 1er : L'État est condamné à verser à Mme B la somme de 2 400 (deux mille quatre cents) euros.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 080 (mille quatre-vingts) euros à Me Battais, conseil de Mme B, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Battais et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 mai 2024.

La magistrate désignée,

Signé

M. MonteagleLa greffière,

Signé

C. Mas

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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