mercredi 10 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2308280 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 1ère Chambre (JU) |
| Avocat requérant | CHANOU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 7 juin 2023, et deux mémoires enregistrés le 28 juin 2024, la société Foncière Vesta, représentée par Me Chanou, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 70 090,53 euros en réparation du préjudice subi à la suite du refus du préfet des Hauts-de-Seine de lui accorder le concours de la force publique, avec intérêts de droit ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison du refus du préfet de lui accorder le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion des occupants sans titre du logement dont elle est propriétaire ;
- le préjudice subi s'élève à 70 090,53 euros correspondant à la valeur locative de leur bien pour la période du 1er avril 2019 au 26 avril 2019 et pour la période du 27 avril 2023 au 30 juin 2024.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code de la construction et de l'habitation ;
- le code des procédures civiles d'exécution ;
-le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Baude en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Baude a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. La société Foncière Vesta demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une indemnité de 70 090,53 euros en réparation du préjudice subi à la suite du refus du préfet des Hauts-de-Seine de lui accorder le concours de la force publique pour expulser, en exécution d'un jugement du tribunal d'instance de Colombes du 23 octobre 2018, les occupants sans titre du logement dont elle est propriétaire 1 rue Saint Lazare à Colombes (92700).
Sur la responsabilité :
2. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. ". Aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet () Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus () ".
3. L'article L. 412-6 de ce code dispose par ailleurs : " Nonobstant toute décision d'expulsion passée en force de chose jugée et malgré l'expiration des délais accordés en vertu de l'article L. 412-3, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille. "
4. Tout justiciable nanti d'une décision de justice exécutoire est en droit d'obtenir, si nécessaire, que l'État lui apporte l'assistance de la force publique pour son exécution. L'État ne peut légalement refuser de prêter le concours de la force publique que si l'exécution forcée de la décision de justice est de nature à porter à l'ordre public des troubles d'une exceptionnelle gravité. L'autorité de police dispose, sous réserve de l'application éventuelle de l'article L. 412-6, d'un délai de deux mois pour assurer l'exécution forcée d'un jugement d'expulsion et que, passé ce délai, le justiciable nanti d'un tel jugement est en droit d'obtenir la réparation intégrale des préjudices dont l'inexécution de la décision de justice est à l'origine.
5. Il résulte de l'instruction que la requérante a requis le concours de la force publique le 25 janvier 2019. Le préfet, au terme du délai de deux mois dont il disposait pour répondre à la réquisition, a implicitement refusé de l'accorder le 25 mars 2019. La période de responsabilité de l'Etat a ainsi commencé à courir à compter du 1er avril 2019, a été interrompue par le jugement du TGI de Nanterre du 26 juin 2019 ayant accordé aux occupants sans titre jusqu'au 26 avril 2020 pour libérer les lieux, et a recommencé à courir à cette date, sans qu'il soit nécessaire que le bailleur réitère sa demande de concours de la force publique à compter de cette date, ce qu'il a au demeurant fait le 8 septembre 2024.
Sur le préjudice :
6. Le montant dont l'État est redevable au titre de l'indemnité pour perte de loyers et charges équivaut à la dette locative qui, pendant la période de responsabilité, a été contractée par l'occupant vis-à-vis du bailleur. Pour calculer cette dette, il convient de prendre en considération, d'une part, le montant du loyer et des charges, tel qu'il résulte du bail, à l'exclusion de tout éventuel supplément de loyer ou de tous frais dont il ne serait pas établi qu'ils constitueraient directement et certainement la conséquence du refus de concours de la force publique durant la période considérée et, après, le cas échéant, imputation de l'aide personnalisée au logement, et d'autre part, les versements effectués par le locataire durant et après la période en cause, lesquels s'imputent toutefois en priorité sur le solde de la dette à la date du début de la période de responsabilité, lorsque ni l'occupant ni le bailleur n'ont clairement manifesté de volonté d'affecter ces remboursements à la dette due au titre de cette période et qu'ils ne correspondent pas à l'échéance courante du loyer ou des charges.
7. Il résulte de l'instruction que le tribunal d'instance de Colombes a fixé le montant de l'indemnité d'occupation par référence au montant du loyer initial de 287,69 euros, soit 390 euros avec les charges. La requérante fait valoir que le montant de ce loyer a été fixé à un niveau très inférieur à celui du taux moyen du marché dans le quartier pour un appartement de ce type, et que la carence de l'Etat à expulser les occupants sans titre la prive de la possibilité de relouer son bien à des conditions plus favorables. Un tel préjudice, qui trouve sa source dans la décision de la requérante de consentir initialement un loyer extrêmement avantageux aux occupants, est toutefois étranger à la dette locative due par les occupants, seul préjudice susceptible d'être mis à la charge de l'Etat au titre de sa carence à exécuter la décision prononçant leur expulsion. Or il ne résulte pas de l'instruction que les occupants auraient accumulé, pendant la période de responsabilité de l'Etat, une dette locative.
8. En l'absence de préjudice dont la réparation incombe à l'Etat les conclusions indemnitaires de la requérante doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles tendant à ce qu'il soit fait application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er :La requête de la société Foncière Vesta est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Foncière Vesta et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressé au préfet des Hauts-de-Seine.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024.
Le magistrat délégué,
signé
F. - E. Baude
La greffière,
signé
S. Le GueuxLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
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