Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2308330
mercredi 17 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2308330 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 10ème Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, des pièces et un mémoire complémentaires enregistrés, les 20, 26 et 27 juin 2023, M. B A, représenté par Me Cloris, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 7 juin 2023, par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays d'éloignement et lui a interdit le retour pour une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " dans un délai de deux mois courant à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B A soutient que :
S'agissant de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :
- cette décision a été signée par une autorité incompétente ;
- elle procède d'un défaut d'examen sérieux de sa situation pour n'avoir pas pris en compte l'annulation d'une précédente mesure d'éloignement du 9 décembre 2021 par jugement du présent tribunal du 16 février 2022 ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est illégale pour être fondée sur une décision lui refusant un titre de séjour elle-même illégale ;
- elle méconnait l'autorité de chose jugée ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
S'agissant de la décision refusant un délai de départ volontaire :
- cette décision est illégale pour être fondée sur une décision l'obligeant à quitter le territoire français elle-même illégale ;
- il n'a jamais fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français étant donné l'annulation de la précédente mesure d'éloignement ;
- le risque de fuite n'est pas établi dès lors qu'il a fait une demande de titre de séjour rejetée par le présent arrêté ;
- cette décision méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;
S'agissant de la décision d'interdiction de retour sur le territoire pendant une durée d'un an :
- cette décision est illégale pour être fondée sur une décision l'obligeant à quitter le territoire français elle-même illégale ;
- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;
- elle est disproportionnée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 20 décembre 2023, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 2 janvier 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 17 janvier 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Charlery, rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, ressortissant colombien né le 11 juillet 1990, déclare être entré en France le 31 mai 2019 dépourvu de visa. Le 9 août 2022, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour. Par arrêté du 7 juin 2023, le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays d'éloignement et lui a interdit le retour pendant une durée d'un an. M. B A sollicite l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour :
2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par M. E C, adjoint à la cheffe du bureau des examens spécialisés et de l'éloignement à la direction des migrations et de l'intégration de la préfecture des Hauts-de-Seine, qui bénéficiait d'une délégation du préfet de ce département à l'effet de signer les décisions de refus de délivrance des titres de séjour, en cas d'empêchement ou d'absence de la cheffe de bureau, consentie par l'arrêté n°2023-042 du 25 mai 2023, régulièrement publié le 30 mai 2023 au recueil des actes administratifs de l'État dans le département. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte manque en fait et doit ainsi être écarté.
3. En deuxième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté attaqué, qui rappelle les éléments pertinents de la situation personnelle et professionnelle de l'intéressé, que le préfet des Hauts-de-Seine n'aurait pas procédé, avant son édiction, à l'examen particulier de la situation personnelle de M. B A. Contrairement aux allégations du requérant, le préfet n'était pas tenu de prendre en compte le jugement n°2115265 du 16 février 2022 du présent tribunal, lequel ne s'est pas prononcé sur une décision lui refusant un titre de séjour.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
5. En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de refuser d'admettre au séjour un ressortissant étranger en situation irrégulière et de procéder à son éloignement d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels ces décisions seraient prises.
6. M. B A fait valoir qu'il réside en France depuis plus de quatre ans et justifie d'un contrat à durée indéterminée depuis presque quatre ans, son employeur ayant renseigné une demande d'autorisation de travail, le 13 juin 2022, pour l'emploi de manœuvre qu'il occupe actuellement au sein de la société SAS Dos Santos Fernando et avait déjà fait de même, le 29 juillet 2021, pour un contrat à durée déterminée conclu le 2 septembre 2019 et s'achevant le 31 décembre 2019. Toutefois, il ressort du procès-verbal d'audition de M. B A par les services de police du 9 décembre 2021, suite à son audition dans le cadre d'une procédure pour violences conjugales, que l'intéressé a déclaré être célibataire, être père de deux enfants, et entretenir une relation dans laquelle il ne souhaite pas s'engager, ni la formaliser par une communauté de vie. Il a, par ailleurs indiqué être isolé en France et disposer d'attaches familiales en Argentine où résident sa mère, son frère et ses filles, ainsi qu'en Colombie où réside sa sœur. Il a, au demeurant, mentionné être disposé à exécuter une éventuelle mesure d'éloignement qui pourrait être prise à son encontre. En outre, sur le plan professionnel, le contrat de travail à durée indéterminée produit par M. B A avec la société DSF a été signé le 23 janvier 2021, soit depuis un peu plus de deux ans à la date de la décision en litige. Dans ces conditions, M. B A n'établit pas avoir installé en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux de manière stable et durable. Par suite, la décision lui refusant un titre de séjour n'a porté aucune atteinte au droit dont il dispose à mener une vie personnelle et familiale normale par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise et n'a ainsi, pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En outre, M. B A ne peut davantage soutenir que cette décision procèderait d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.
En ce qui concerne la décision faisant obligation de quitter le territoire français :
7. En premier lieu, la décision refusant à M. B A un titre de séjour n'étant pas illégale, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision, dirigé contre la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français, ne peut qu'être écarté.
8. En deuxième lieu, M. B A ne peut valablement soutenir que la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français méconnaitrait l'autorité de la chose jugée par le jugement précité du présent tribunal du 16 février 2022, dès lors que les circonstances de droit et de fait existantes à la date de ce jugement étaient différentes de celles sur le fondement desquelles le préfet des Hauts-de-Seine s'est prononcé en prenant la décision en litige, qui intervient à la suite d'une demande de délivrance d'un titre de séjour et n'est pas fondé sur les mêmes motifs que le précédent arrêté.
9. Pour les motifs énoncés au point 6 du présent jugement, le requérant ne peut soutenir que la décision en litige procèderait d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ou méconnaitrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :
10. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Selon l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; ()".
11. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet des Hauts-de-Seine a fondé la décision de refuser à M. B A un délai de départ volontaire sur les dispositions du 1° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui mentionne le motif tiré de l'absence de demande d'un titre de séjour, alors qu'il se prononçait précisément sur la demande de titre de séjour de l'intéressé. M. B A n'était donc pas dans la situation visée par les dispositions précitées du 1° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
12. Dans son mémoire en défense, le préfet des Hauts-de-Seine demande du tribunal une substitution de base légale et de fonder la décision attaquée sur les dispositions du " 1° de l'article L. 612-1 " du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au regard de la circonstance que M. B A est défavorablement connu des services de police pour des faits de violence sur sa conjointe, dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de le priver d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation dans l'application de ces dispositions.
13 Toutefois, l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui ne comporte aucun 1°, pose le principe de l'octroi d'un délai de départ volontaire de trente jours et ne peut ainsi constituer le fondement légal de la décision de refus d'un tel délai. Par suite, il n'y a pas lieu d'accorder la substitution de base légale sollicitée.
14. Il suit de là qu'en refusant d'accorder un délai de départ volontaire à M. B A au motif que ce dernier présentait un risque de fuite dès lors qu'il n'avait pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, alors qu'il se prononçait, dans la même décision, sur une telle demande de titre de séjour, le préfet a entaché la décision contestée d'une erreur d'appréciation, comme il l'indique lui-même dans ses écritures.
15. Il résulte de ce qui précède que la décision refusant à M. B A un délai de départ volontaire doit être annulée, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens fondant la demande d'annulation de cette décision. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler la décision interdisant à M. B A le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, prise sur le fondement de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'aucun délai de départ volontaire ne lui avait été accordé. Le surplus des conclusions aux fins d'annulation doit être rejeté.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
16. Le présent jugement, qui annule la décision refusant un délai de départ volontaire et la décision d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, n'implique pas qu'il soit enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " ni de réexaminer sa situation. Il y a lieu, toutefois, d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de procéder sans délai à l'effacement du signalement du requérant aux fins de non-admission au système d'information Schengen.
Sur les frais de l'instance :
17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre la somme de 800 euros à la charge de L'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : L'arrêté en date du 7 juin 2023 est annulé en tant qu'il refuse d'accorder à M. B A un délai de départ volontaire et qu'il lui interdit le retour sur le territoire pour une durée d'un an.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de procéder sans délai à l'effacement du signalement du requérant aux fins de non-admission au système d'information Schengen.
Article 3 : L'Etat versera la somme de 800 euros à M. B A en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D B A et au préfet des Hauts-de-Seine.
Délibéré après l'audience du 3 avril 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ouillon, président,
Mme Charlery, première conseillère,
M. Prost, premier conseiller,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 avril 2024.
La rapporteure,
signé
C. Charlery
Le président,
signé
S. OuillonLa greffière,
signé
M-J. Ambroise
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2308300
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