Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2308707
mercredi 17 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2308707 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 10ème Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 27 juin 2023, 31 août 2023 et 14 décembre 2023, M. E, représenté par Me Lepeu, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 31 mai 2023, par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire pendant une durée d'un an, en l'informant de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;
2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine, à titre principal, de lui délivrer un certificat de résidence portant la mention " vie privée et familiale ", dans le délai de 15 jours courant à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et de le munir, dans cette attente, d'une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. E soutient que :
S'agissant de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :
- cette décision a été signée par une autorité incompétente ;
- elle est intervenue à l'issue d'une procédure irrégulière faute de saisine préalable de la commission du titre de séjour ;
- elle est insuffisamment motivée pour ne pas faire état de sa situation particulière ;
- elle résulte d'une erreur de fait ;
- il relevait de l'article 6-1 de l'Accord franco-algérien que le préfet a méconnu, dès lors qu'en ne prenant pas en compte la seule durée de sa présence de plus de dix ans et en lui opposant le trouble à l'ordre public, le préfet a commis une erreur de droit
- il remplissait les conditions des articles 6-5, 6-6 et 7 de l'Accord franco-algérien ;
- la décision méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- le trouble à l'ordre public que constituerait son comportement n'est pas caractérisé ;
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est illégale pour être fondée sur une décision lui refusant un titre de séjour elle-même illégale ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle intervient à l'issue d'une procédure irrégulière, faute qu'il ait pu présenter ses observations préalables, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration et de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elle méconnait le 2° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle contrevient à l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et procède d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
S'agissant de la décision lui accordant un délai de départ volontaire de trente jours :
- cette décision procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;
S'agissant de la décision fixant le pays de destination :
- cette décision méconnait l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire pour une durée d'un an :
- cette décision est illégale pour être fondée sur une décision lui faisant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;
- elle a été signée par une autorité incompétente, dès lors que l'empêchement ou l'absence du titulaire initial de la délégation n'est pas justifié ;
- elle intervient à l'issue d'une procédure irrégulière, faute qu'il ait pu présenter ses observations préalables, en méconnaissance des dispositions des articles L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration et 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnait l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à défaut que le préfet se soit prononcé sur l'ensemble des critères énumérés par cette disposition ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle, familiale et professionnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 décembre 2023, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Charlery, rapporteure ;
- et les observations de Me Lepeu, représentant M. E.
Considérant ce qui suit :
1. M. E, ressortissant algérien né le 12 août 1967, déclare être entré en France le 24 décembre 1971. Le 31 août 2022, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des stipulations de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968. Par arrêté du 31 mai 2023, le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et lui a interdit le retour pendant une durée d'un an. M. E demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui "
3. Même si l'article 8 précité ne confère pas à une quelconque catégorie d'étrangers, y compris à ceux qui sont nés dans le pays hôte ou qui y sont arrivés à un jeune âge, un droit absolu au séjour, le juge doit tenir compte de la situation spéciale des étrangers qui ont passé la majeure partie, sinon l'intégralité, de leur enfance dans le pays hôte, qui y ont été élevés et qui y ont reçu leur éducation. Il appartient au juge, pour apprécier le caractère nécessaire dans une société démocratique de la décision d'éloignement d'un ressortissant étranger établi de longue date sur le territoire national, de tenir compte, lorsqu'une telle argumentation est soulevée devant lui, de la nature et la gravité de l'infraction commise par l'étranger, de la durée du séjour de l'intéressé dans le pays dont il doit être éloigné, du laps de temps qui s'est écoulé depuis l'infraction, et la conduite du requérant pendant cette période, de la nationalité des diverses personnes concernées, de la situation familiale de l'étranger, et notamment, le cas échéant, la durée de son mariage, et d'autres facteurs témoignant de l'effectivité d'une vie familiale au sein d'un couple, de la question de savoir si le conjoint avait connaissance de l'infraction à l'époque de la création de la relation familiale, de la question de savoir si des enfants sont issus du mariage et, dans ce cas, leur âge et enfin de la gravité des difficultés que le conjoint risque de rencontrer dans le pays vers lequel le requérant doit être éloigné.
4. Il ressort des pièces du dossier que M. E a été scolarisé en France, à compter de l'année 1971, alors qu'il était âgé de quatre ans. D'abord pris en charge par sa grand-mère qui résidait à F, il a été placé, suite à un jugement du tribunal pour enfants de F du 21 mars 1983, au centre éducatif Château Planterose de Moumour Par Oudron dans les Pyrénées-Atlantiques, entre l'âge de 15 ans et celui de 19 ans. Il est constant que M. E a bénéficié de certificats de résidence pour ressortissant algérien sur la période du 8 juin 1989 au 7 février 1999. Il ressort également des pièces du dossier que M. E n'a pas quitté le territoire où il a connu de multiples périodes d'incarcération sur une période courant de l'année 1992 à l'année 2019. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. E a engagé très tôt, dès 2011, alors qu'il exécutait une peine d'emprisonnement, une démarche de réinsertion sociale en se soumettant à des consultations en addictologie au centre d'accueil et de soins La Terrasse à Paris, du 14 mars 2011 au 17 avril 2011, puis d'un suivi médical du 22 septembre au 12 novembre 2013, du 12 janvier au 16 septembre 2014, du 16 janvier au 26 février 2015, du 18 décembre 2016 au 24 août 2017 à l'hôpital Casanova à Saint-Denis, complété par un suivi médico-psycho-social du 20 février 2015 au 22 mai 2019 au groupement hospitalier nord, Hôpital de la Croix-Rousse à Lyon, et, depuis le 23 mai 2019, suite à sa dernière incarcération, en poursuivant un suivi régulier tous les 14 jours au centre de soins APORIA à Nanterre. Il est également établi que l'intéressé a engagé des démarches en vue de régulariser sa situation administrative au regard de son droit au séjour en France et a obtenu la délivrance de plusieurs récépissés de demande de titre de séjour par la préfecture du Rhône, valables du 20 novembre 2018 au 19 février 2019, du 28 mai 2019 au 27 août 2019, puis du 2 décembre 2019 au 1er juin 2020, et enfin, du 6 novembre 2020 au 5 février 2021. Par ailleurs, à la suite de sa dernière incarcération, la commission d'expulsion du Rhône a rendu, le 8 avril 2019, un avis défavorable à l'expulsion envisagée par l'autorité préfectorale en relevant que l'intéressé " bénéficie d'une protection quasi absolue en raison de sa résidence en France avant l'âge de ses treize ans " et que " son comportement, malgré sa dernière condamnation, n'est pas de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l'Etat ou constitutif de menace ". Par jugement du 9 octobre 2012, le juge désigné par le président du tribunal administratif de Melun avait annulé un arrêté du préfet des Hauts-de-Seine du 26 septembre 2012 faisant obligation à l'intéressé de quitter le territoire en ce qu'il portait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale après avoir relevé qu'il avait a toujours vécu en France depuis l'âge de trois ans. De plus, il ressort également des pièces du dossier, que M. E entretient une relation ancienne et régulière avec Mme A C, ressortissante française, établie depuis au moins l'année 2019, notamment par des échéanciers de paiement des factures de fourniture d'énergie ou des relevés de compte faisant apparaître une adresse commune, ainsi que par les nombreux des témoignages versés par le requérant. De même, l'intéressé a entrepris des démarches pour s'insérer sur le plan professionnel, en exerçant d'abord des missions d'intérim de janvier à mai 2020, puis en s'inscrivant, dans le même temps, au répertoire des entreprises en qualité d'auto-entrepreneur en nettoyage courant des bâtiments, avant de conclure, à compter du 1er juin 2020, un contrat de travail à durée indéterminée avec la société Stef Logistique Vitry, lequel contrat a été suspendu, par courrier du 2 novembre 2021, M. E ayant été licencié par lettre du 14 avril 2022, faute d'avoir pu procéder à la régularisation de sa situation au regard du droit au séjour. Enfin, il est établi que M. E a rompu tout lien avec son pays d'origine et que le centre de ses intérêts personnels et familiaux s'établit en France. Il résulte de tout ce qui précède que, dans les circonstances très particulières de l'espèce, compte tenu de l'ancienneté du séjour de l'intéressé en France, des démarches entreprises par ce dernier pour se réinsérer et malgré les nombreuses condamnations prononcées à son encontre, le préfet des Hauts-de-Seine a, en lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, porté une atteinte disproportionnée au droit dont dispose M. E au respect de sa vie personnelle et familiale, et a ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
5. Il suit de là que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, M. E est fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, celle des décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français, portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, contenues dans l'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine en date du 31 mai 2023.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
6. Compte tenu du motif d'annulation retenu de l'arrêté du 31 mai 2023, le présent jugement implique la délivrance à M. E d'un certificat de résidence pour ressortissants algériens, portant la mention " vie privée et familiale ", sous réserve d'un changement de droit ou de fait dans la situation de l'intéressé. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine ou au préfet territorialement compétent, sous la réserve indiquée ci-dessus, de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, de le mettre en possession, dans cette attente, d'une autorisation provisoire de séjour, sur le fondement de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et de procéder sans délai à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission au système d'information Schengen. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais de l'instance :
7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre la somme de 1 000 euros à la charge de L'Etat, partie perdante, à verser à M. E, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : L'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine en date du 31 mai 2023, est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine ou au préfet territorialement compétent, de délivrer à M. E un certificat de résidence pour ressortissants algériens portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sous réserve d'un changement de circonstance de droit et de fait dans sa situation, de le munir, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour et de procéder, sans délai, à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission au système d'information Schengen.
Article 3 : L'Etat versera la somme de 1000 euros à M. E au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au préfet des Hauts-de-Seine.
Délibéré après l'audience du 3 avril 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ouillon, président,
Mme Charlery, première conseillère,
M. Prost, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 avril 2024.
La rapporteure,
signé
C. Charlery
Le président,
signé
S. OuillonLa greffière,
signé
M-J. Ambroise
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2308707
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