Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2309128

jeudi 24 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2309128
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 5, 20 juillet et 17 août 2023, M. B A, représenté par Me Monconduit, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, les arrêtés du 3 juillet 2023 par lesquels le préfet du Val-d'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, l'a interdit de retour pour une durée d'un an et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir en le munissant, dans cette attente, d'une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, en méconnaissance de son droit à être entendu garanti par les stipulations de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle et d'une erreur manifeste d'appréciation eu égard à son insertion professionnelle et à sa résidence stable ;

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

- il est illégal par exception d'illégalité de l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire français ;

- il méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et 3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché, à cet égard, d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- elle est illégale par exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée, à cet égard, d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

- elle est illégale par exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 723-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en tant qu'elle prévoit qu'elle est renouvelable ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 août 2023, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné M. Sitbon pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 17 août 2023 à 13 heures 30 :

- le rapport de M. Sitbon, magistrat désigné ;

- les observations de Me Cabral de Brito, substituant Me Monconduit, pour M. A, qui insiste sur les moyens soulevés par le requérant, et notamment sur son insertion professionnelle, l'absence de risque de soustraction à la mesure d'éloignement, et soulève un moyen nouveau tiré de ce que le comportement de M. A n'est pas une menace pour l'ordre public, dès lors qu'il été relaxé des faits de recel qui lui sont imputés par le préfet en défense ;

- les observations de M. A, lui-même, qui indique qu'il souhaite être régularisé ;

- le préfet du Val-d'Oise n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant algérien né le 9 décembre 1995, indique être entré en France en avril 2020. Par la présente requête, il demande au tribunal l'annulation des arrêtés du 3 juillet 2023 par lesquels le préfet du Val-d'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, l'a interdit de retour pour une durée d'un an et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

3. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. A a eu la possibilité de porter à la connaissance de l'administration l'ensemble des informations relatives à sa situation personnelle dont il souhaitait se prévaloir. Il ressort ainsi du procès-verbal de l'audition du 3 juillet 2023 menée par les services de police que que celui-ci a été interrogé sur sa situation administrative en France, notamment sur les conditions de son entrée et de son séjour, sur les attaches qu'il avait en France ainsi que sur les liens qu'il avait conservés avec son pays d'origine et l'éventualité d'un retour en Algérie et qu'il a été informé de la perspective d'une mesure d'éloignement, assortie éventuellement d'une interdiction de retour. Il a été ainsi en mesure de préciser les étapes de son parcours en France et ses moyens de subsistance, les motifs de sa résidence en France. Ainsi, il ne ressort nullement des pièces du dossier que l'intéressé aurait été empêché de porter à la connaissance du préfet toute information qu'il aurait estimé utile et susceptible d'avoir une incidence sur l'édiction de la mesure d'éloignement en litige. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet a méconnu son droit d'être entendu avant l'édiction de la décision contestée.

5. En deuxième lieu, il ne ressort pas des termes de l'arrêté en litige ni d'aucune autre pièce au dossier que le préfet ne se serait pas livré à un examen sérieux et attentif de la situation de M. A. A cet égard, ce dernier ne peut utilement soutenir qu'il dispose d'un lieu de résidence stable, ce motif n'étant pas au nombre de ceux qui fondent la décision attaquée. En outre, si le requérant fait état d'une insertion professionnelle stable sur le territoire français où il travaille depuis trente mois en qualité de boucher pour l'établissement Boucherie de l'Avenue à Franconville (Val-d'Oise) sous couvert d'un contrat à durée indéterminée, cette circonstance ne suffit pas à elle-seule à faire obstacle à l'édiction d'une mesure d'éloignement, alors que M. A se trouve en situation irrégulière en France, qu'il ne peut revendiquer aucun droit au séjour et n'a jamais effectué de démarches pour faire régulariser, à titre discrétionnaire, sa situation, même s'il indique qu'il en avait le projet.

6. En troisième lieu, pour les mêmes motifs, et alors, en outre, que M. A travaille, selon ses propres déclarations, sous couvert d'un faux titre de séjour italien, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en s'abstenant de procéder à sa régularisation à titre discrétionnaire.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

7. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. A n'établit pas que l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire français est illégale. Il n'est donc pas fondé à exciper de son illégalité à l'encontre du refus de lui octroyer un délai de départ volontaire.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". L'article L. 612-3 de ce même code dispose que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 7° L'étranger a contrefait, falsifié ou établi sous un autre nom que le sien un titre de séjour ou un document d'identité ou de voyage ou a fait usage d'un tel titre ou document () ".

9. Il ressort des pièces du dossier, plus particulièrement des déclarations de M. A à l'occasion de son audition du 3 juillet 2023, qu'il a utilisé un titre de séjour falsifié pour travailler en France. Dans ces conditions, le requérant entre dans les prévisions du 7° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui permettaient au préfet de qualifier un risque de soustraction à la mesure d'éloignement et de refuser d'accorder à M. A un délai de départ volontaire. En outre, M. A ne peut utilement soutenir qu'il n'est pas entré irrégulièrement en France et qu'il n'est donc dans la situation prévue au 1° de cet article, dès lors que le préfet du Val-d'Oise, ainsi qu'il vient d'être dit, aurait pu prendre la même décision en se fondant sur les seules dispositions du 7°. N'est pas davantage opérant le moyen tiré de la méconnaissance du 1° de l'article L. 612-2 du même code, dès lors que le préfet ne s'est pas fondé, ni dans la décision attaquée, ni, par le biais d'une demande de substitutions de motifs en défense, sur la menace que représenterait le comportement de M. A pour l'ordre public pour lui refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire. Les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées doivent donc être écartés.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. A n'établit pas que l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire français est illégale. Il n'est donc pas fondé à exciper de son illégalité à l'encontre de l'interdiction de retour qui lui a été infligée.

11. En deuxième lieu, selon les dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, les mesures de police doivent être motivées et " comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. ". Aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ". Par ailleurs, l'article L. 612-6 de ce même code dispose que : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / () ". Son article L. 612-10 prévoit que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

12. D'une part, la décision portant interdiction de retour prononcée à l'encontre de M. A vise les dispositions de l'article L. 612-6, et mentionne que M. A ne justifie d'aucune circonstance particulière qui ferait obstacle à son édiction, et, pour fixer sa durée à un an, qu'il se maintient en situation irrégulière en France où il est célibataire et sans charge de famille. Ce faisant, le préfet a suffisamment motivé cette décision. Est sans incidence, à cet égard, qu'il ne se soit pas expressément prononcés sur l'ensemble des critères prévus à l'article L. 612-10, cette seule circonstance ne suffisant pas à démontrer qu'il n'en a pas tenu compte pour déterminer la durée de l'interdiction de retour.

13. D'autre part, ainsi qu'il a été dit aux points 7 à 9 ci-dessus, le préfet a pu légalement refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. A. Il pouvait donc, par voie de conséquence et faute de circonstance particulière y faisant obstacle, lui interdire de retourner sur le territoire français. En outre, la durée de cette interdiction de retour n'est pas disproportionnée dès lors que le requérant, qui est entré en France en avril 2020, est célibataire, sans charge de famille et ne se prévaut d'aucune attache familiale en France. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'interdiction de retour prononcée à son encontre méconnaîtrait les dispositions précitées des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ou qu'elle serait entachée, à cet égard, d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

14. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que l'obligation faite à M. A de quitter le territoire français n'est pas illégale. Il n'est donc pas fondé à exciper de son illégalité à l'encontre de la décision l'assignant à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

15. En deuxième lieu, selon l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Aux termes de l'article L. 732-1 de ce même code : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées. ". Enfin, l'article L. 732-3 de ce code prévoit que : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. / Elle est renouvelable une fois dans la même limite de durée. ".

16. Si la décision assignant M. A à résidence prévoit qu'elle est renouvelable une fois, cette mention se borne à rappeler les dispositions précitées de l'article L. 732-3, mais ne précise pas que la décision de renouvellement éventuelle ne sera pas expresse ou pas motivée. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 732-1, en tant que la décision en litige prévoirait son renouvellement par une décision non motivée, manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

17. En troisième lieu, selon l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute a personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ".

18. M. A, qui entre dans les prévisions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ne démontre pas quels seraient les effets d'une assignation à résidence sur son droit au respect de sa vie privée et familiale alors, au demeurant, qu'il est célibataire, sans charge de famille et qu'il travaille irrégulièrement. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écarté. Pour les mêmes motifs, ne saurait être accueilli le moyen tiré de ce que l'assignation à résidence serait disproportionnée ou entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

19. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées par M. A doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, de ses conclusions à fin d'injonction et de celles tendant à l'application des dispositions de l'article L 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 août 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

J. Sitbon

La greffière,

Signé

O. El Moctar

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.