Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2309322

mardi 23 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2309322
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation11ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires complémentaires enregistrés respectivement

le 7 juillet, le 6 novembre 2023 et le 22 mars 2024, M. C A, représenté par Me Alimi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 8 juin 2023, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de réexaminer sa situation dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer, durant cet examen, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que l'arrêté attaqué :

- a été signé par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivé ;

- est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- porte atteinte au principe " non bis in idem " en ce que la mesure d'éloignement est fondée sur une condamnation pénale prise à son encontre ;

- méconnait les paragraphes 1 et 3 de l'article 12 de la directive 2003/109/CE du Conseil européen du 25 novembre 2003, ainsi que les dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et procède d'une appréciation manifestement erronée de la menace qu'il représenterait pour l'ordre public ;

- méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnait les stipulations des articles 3-1 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, ainsi que les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par deux mémoires en défense enregistrés les 23 août 2023 et 8 février 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention franco-ivoirienne relative à la circulation et au séjour des personnes, signée à Abidjan le 21 septembre 1992 ;

- la directive 2003/109/CE du Conseil du 25 novembre 2003 relative au statut des ressortissants de pays tiers résidents de longue durée ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de M. d'Argenson, président ;

-et les observations de Me Gandon, substituant Me Alimi, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant ivoirien, né le 19 juin 1989, déclare être entré en France le 13 novembre 2017. Le 28 juin 2022, il a sollicité son admission au séjour au titre du travail dans le cadre des stipulations de l'article 5 de la convention franco-ivoirienne relative à la circulation et au séjour des personnes, signée à Abidjan le 21 septembre 1992. Par arrêté

du 8 juin 2023, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement. M. A sollicite l'annulation de cet arrêté.

2. L'arrêté contesté a été signé par M. E D, directeur des migrations et de l'intégration à la préfecture du Val-d'Oise, lequel disposait d'une délégation accordée par le préfet de ce département à l'effet de signer toute obligation de quitter le territoire français avec fixation ou non d'un délai de départ volontaire et toute décision fixant le pays de destination, consentie par arrêté du 21 février 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le Val-d'Oise n°21 du 22 février 2023. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence du signataire, manquant en fait, ne peut qu'être écarté.

3. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent./ A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code prévoit que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". Et aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. (). ".

4. En l'espèce, l'arrêté litigieux comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

5. Il ne ressort ni des pièces du dossier, ni des termes de l'arrêté attaqué, au regard notamment des éléments de motivation rappelés au point précédent du présent jugement, que le préfet du Val-d'Oise n'aurait pas procédé, avant son édiction à l'examen particulier de la situation personnelle de M. A.

6. M. A fait valoir que l'arrêté lui faisant obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours méconnait le principe " non bis in idem " pour se fonder sur une condamnation pénale avec sursis qui lui a été infligée. Toutefois, les décisions par lesquelles l'autorité administrative refuse un titre de séjour à un étranger, l'oblige à quitter le territoire français et lui interdit le retour sur le territoire français ne constituent pas des sanctions mais des mesures de police administrative. Ainsi le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué a été pris en méconnaissance du principe " non bis in idem " est inopérant et doit être écarté.

7. Aux termes de l'article 12 de la directive 2003/109/CE : " 1. Les États membres ne peuvent prendre une décision d'éloignement à l'encontre d'un résident de longue durée que lorsqu'il représente une menace réelle et suffisamment grave pour l'ordre public ou la sécurité publique. / 2. La décision visée au paragraphe 1 ne peut être justifiée par des raisons économiques. / 3. Avant de prendre une décision d'éloignement à l'encontre d'un résident de longue durée, les États membres prennent en compte les éléments suivants : / a) la durée de la résidence sur leur territoire ; / b) l'âge de la personne concernée ; / c) les conséquences pour elle et pour les membres de sa famille ; / d) les liens avec le pays de résidence ou l'absence de liens avec le pays d'origine. / 4. Lorsqu'une décision d'éloignement a été arrêtée, le résident de longue durée peut exercer un recours juridictionnel dans l'État membre concerné ".

8. M. A, qui n'allègue ni ne justifie être titulaire d'une carte de résident longue durée UE, ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article 12 de la directive 2003/109/CE du 25 novembre 2003 et soutenir que, ne représentant pas une menace pour l'ordre public, le préfet du Val-d'Oise ne pouvait légalement prendre à son encontre une mesure d'éloignement du territoire de l'Union européenne et aurait, par suite, entaché l'arrêté en litige d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. Aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE ". Aux termes de l'article L. 432-1 du même code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. ". Et aux termes de l'article L. 435-1 de ce code : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".

10. M. A soutient que le préfet du Val-d'Oise ne pouvait légalement se fonder sur le motif de la menace à l'ordre public que constituerait sa présence pour lui refuser la délivrance d'un titre de séjour, dès lors qu'il a seulement été condamné, avec un sursis qui n'a pas été levé, à payer une amende. Il ressort des mentions non contestées de l'arrêté en litige, que, pour refuser à M. A un titre de séjour en qualité de salarié, qui constituait la demande de M. A, le préfet du Val-d'Oise a, au préalable, pris en compte la circonstance que l'intéressé ne produisait ni visa de long séjour, exigé par l'article 4 de la convention franco-ivoirienne, ni contrat de travail visé requis par l'article 5 de la même convention. Par ailleurs, dans le cadre de l'examen auquel le préfet a procédé en vue de la délivrance d'une admission exceptionnelle au séjour, sur le fondement de l'article L. 435-1 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, cette autorité a considéré qu'il ne ressortait de l'ensemble des éléments de la situation de

M. A aucune considération humanitaire ou motif exceptionnel de nature à lui permettre la délivrance d'un tel titre de séjour, et, que, quand bien même il aurait rempli les conditions de délivrance d'une admission exceptionnelle au séjour, la menace à l'ordre public définie par l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile reproduites ci-dessus, que constitue le comportement pour lequel M. A a fait l'objet d'une condamnation par un jugement du 4 avril 2018 du tribunal correctionnel de Créteil au paiement d'une amende de 1000 euros avec sursis, y ferait obstacle. Ainsi, c'est seulement à titre subsidiaire que le préfet du Val-d'Oise a pris en compte la menace à l'ordre public que constitue son comportement, pour refuser à M. A une admission exceptionnelle au séjour. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'appréciation à laquelle a procédé le préfet pour refuser à l'intéressé une admission exceptionnelle au séjour au sens des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers serait erronée, dès lors que si M. A allègue être présent en France depuis 2017 il n'en justifie pas, les pièces les plus anciennes produites datant de juin 2018 et que, s'agissant de sa vie personnelle et familiale, M. A est, à la date de la décision attaquée, célibataire, et le père d'une fille résidant en Côte-d'Ivoire, comme sa mère et sa sœur, et où il a lui-même vécu jusqu'à l'âge de vingt-huit ans. Par ailleurs, sur le plan professionnel, M. A justifie avoir exercé différentes activités professionnelles, de manière discontinue du mois d'avril 2019 au mois de septembre 2022, ces activités ne peuvent être regardées comme un motif d'admission exceptionnelle au séjour. Par suite, le préfet du Val-d'Oise pouvait légalement refuser à

M. A la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article

L. 435-1 du code de justice administrative. Dans ces conditions, les moyens tirés de l'inexacte application de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur manifeste dans l'appréciation de la menace à l'ordre public doivent donc, en tout état de cause, être écartés comme inopérants.

11. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. M. A soutient qu'il a installé en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux, dès lors qu'il vit depuis six années en France où il compte un certain nombre de soutiens, qu'il a un enfant dans ce pays dont il assume la charge financière et qu'il y travaille et y est intégré. Cependant, M. A ne conteste pas les termes de l'arrêté en litige, qui sont confirmés par les mentions qu'il a lui a lui-même portées en renseignant le formulaire de demande de titre de séjour produit par le préfet du Val-d'Oise, selon lesquelles il est célibataire et père de deux enfants, dont l'un réside dans son pays d'origine, comme sa mère et sa sœur et où il a lui-même vécu jusqu'à l'âge de vingt-huit ans. S'il allègue partager une communauté de vie avec la mère de son fils, Mme B, ressortissante sénégalaise, les conditions du séjour en France de cette dernière ne sont pas précisées. En outre, les circonstances de son récent mariage avec Mme B et la grossesse en cours de cette dernière est postérieure à la décision attaquée. Dans ces conditions, et alors que la circonstance que M. A soit le père d'un enfant résidant en France ne lui confère aucun droit au séjour, le requérant ne peut soutenir avoir installé en France, de manière stable et durable, le centre de ses intérêts personnels et familiaux. Il ne peut, par suite, valablement faire valoir que l'arrêté en litige aurait porté au droit dont il dispose à mener une vie personnelle et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue duquel il a été pris, ni, en conséquence, qu'il aurait méconnu les stipulations précitées. Il ne peut davantage soutenir que l'arrêté en litige procèderait d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

13. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

14. Compte tenu des éléments exposés au point 12 du présent jugement, le requérant n'établit pas que le préfet n'a pas pris en compte, en prenant l'arrêté attaqué, l'intérêt supérieur de son enfant tel qu'il est prévu par ces stipulations. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté. Le préfet du Val-d'Oise n'a pas davantage commis d'erreur manifeste d'appréciation.

15. Il résulte de tout ce qui précède, que la requête de M. A doit être rejetée, y compris dans ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 28 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. d'Argenson, président,

M. Robert, premier conseiller,

Mme Bocquet, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 avril 2024.

Le président-rapporteur,

signé

P.-H. d'ArgensonL'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

signé

D. Robert

Le greffier,

signé

V. Guillaume

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2309322