Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2309716

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2309716
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la requête de Mme D épouse B, qui demandait l'annulation de la décision du 2 juin 2023 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé de délivrer un document de circulation pour étranger mineur à sa fille C B. Le tribunal a écarté les moyens soulevés, jugeant que la décision était signée par une autorité compétente, suffisamment motivée, et qu'elle ne méconnaissait ni les dispositions de l'article L. 414-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni les stipulations des conventions internationales invoquées. La solution retenue s'appuie notamment sur l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 13 juillet 2023 et 7 février 2024, Mme A D épouse B, , agissant en qualité de représentante de sa fille C B, représentée par Me Sulli, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 juin 2023 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a rejeté la demande de délivrance d'un document de circulation pour étranger mineur qu'elle avait présentée au profit de son enfant C B ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer un document de circulation pour étranger mineur au profit de son enfant C B dans les cinq jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 414-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 2-2 du protocole n° 4 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 16 septembre 1963 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de son enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 septembre 2023, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par Mme D épouse B sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;

- le code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Cuisinier-Heissler, rapporteure,

- et les observations de Me Béline, substituant Me Sulli, représentant Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D épouse B, ressortissante tunisienne, a sollicité, le 8 octobre 2021, la délivrance d'un document de circulation pour étranger mineur en faveur de l'enfant C B, également de nationalité tunisienne, née le 9 octobre 2010. Un refus a été opposé à sa demande par décision notifiée le 25 janvier 2022. Le 10 mai 2023, elle a à nouveau sollicité un document de circulation pour étranger mineur en faveur de sa fille C B. Elle s'est vue opposer un rejet de sa demande par le préfet du Val-d'Oise dans une décision du 2 juin 2023, laquelle rappelle qu'une précédente décision de refus a été prise le 24 janvier 2022. Par la présente requête, Mme D épouse B demande l'annulation de la décision du 2 juin 2023.

2. En premier lieu, M. E, adjoint à la cheffe du bureau du séjour à la préfecture du Val-d'Oise, disposait d'une délégation de signature prise par un arrêté du préfet du Val-d'Oise n°21-008 du 31 mars 2021, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le 21 octobre 2021, pour signer notamment les décisions relatives aux documents de circulation pour étrangers mineurs. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision contestée doit être écarté.

3. En deuxième lieu, la décision attaquée comporte l'énoncé des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement et est, ainsi, suffisamment motivé.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 110-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui définit le champ d'application de ce code : " () Le présent code régit, sous réserve du droit de l'Union européenne et des conventions internationales, l'entrée, le séjour et l'éloignement des étrangers en France ainsi que l'exercice du droit d'asile. () ". Aux termes de l'article 11 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié, en matière de séjour et de travail : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord. / Chaque Etat délivre notamment aux ressortissants de l'autre Etat tous titres de séjour autres que ceux visés au présent accord, dans les conditions prévues par sa législation ". Par ailleurs, aux termes de l'article 5 de ce même accord : " Le conjoint des personnes titulaires des titres de séjour et des titres de travail mentionnés aux articles précédents ainsi que leurs enfants n'ayant pas atteint l'âge de la majorité dans le pays d'accueil, admis dans le cadre du regroupement familial sur le territoire de l'un ou de l'autre Etat, sont autorisés à y résider dans les mêmes conditions que lesdites personnes ". Aux termes du b) de l'article 7 ter de ce même accord : " () Les ressortissants tunisiens mineurs de dix-huit ans qui remplissent les conditions prévues à l'article 7 bis, ou qui sont mentionnés au e ou au f de l'article 10, ainsi que les mineurs entrés en France pour y poursuivre des études sous couvert d'un visa de séjour d'une durée supérieure à trois mois reçoivent, sur leur demande, un document de circulation ". Il résulte de ces dispositions, et de celles des articles 7 bis et 10 de l'accord, qu'un document de circulation est délivré au ressortissant tunisien mineur ou dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, et dont l'un des parents au moins est titulaire d'un titre de séjour valable un an ou d'un titre de séjour d'une durée de 10 ans, à condition que l'enfant ait été autorisé à séjourner en France au titre du regroupement familial.

5. Il résulte de la combinaison des dispositions et stipulations citées au point précédent que la délivrance des documents de circulation pour enfant mineur aux ressortissants tunisiens, qui est régie par les stipulations de l'article 7 ter de l'accord franco-tunisien, ne relève dès lors pas des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Mme D ne peut, dès lors, utilement se prévaloir des dispositions de l'article L. 414-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui ne sont pas applicables à la situation de sa fille, étant relevé qu'à cet égard, la décision du défenseur des droits n° 2019-188 du 2 septembre 2019, qui ne comporte que des recommandations, au surplus relatives à l'application de l'accord franco-algérien, n'est pas opposable à l'administration. Il n'est par ailleurs pas contesté qu'elle n'est pas titulaire d'un titre de séjour d'une durée de dix ans et que sa fille n'a pas été admise à séjourner en France au titre du regroupement familial. Elle ne remplissait donc pas les conditions pour se voir délivrer un document de circulation en application des stipulations applicables de l'accord franco-tunisien. Par suite, les moyens tirés de ce que le préfet du Val-d'Oise aurait méconnu les stipulations précitées et les dispositions de l'article L. 414-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.

6. En quatrième lieu, il appartient à l'autorité administrative, saisie d'une demande de délivrance d'un document de circulation au bénéfice d'un étranger mineur qui ne remplit pas les conditions pour en bénéficier prévues par les dispositions précitées de l'article 7 ter de l'accord franco-tunisien, de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, qu'un refus de délivrance d'un tel document ne méconnaît pas les stipulations de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 selon lesquelles " dans toutes les décisions qui concernent les enfants () l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ", ni celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales selon lesquelles " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". Le document de circulation ne constitue pas un titre de séjour mais est destiné à faciliter le retour sur le territoire national, après un déplacement hors de France, des mineurs étrangers y résidant. Les conséquences d'un refus de délivrance sur la situation de l'enfant, son droit au respect de la vie privée et familiale ou son intérêt supérieur s'apprécient ainsi au regard de son intérêt à se rendre hors de France et à pouvoir y revenir sans être soumis à l'obligation de présenter un visa.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que l'enfant C B réside en France avec sa mère qui ne justifie pas de circonstances particulières qui rendraient nécessaires des voyages réguliers, avec celle-ci, entre la France et la Tunisie. La requérante ne démontre pas que sa famille résidant en Tunisie ne pourrait pas se déplacer en France. Par ailleurs, l'absence de délivrance d'un document de circulation ne fait pas obstacle à ce que C B puisse effectuer des voyages en France en sollicitant un visa et la requérante ne soutient pas avoir effectué une demande de visa qui leur aurait été refusée ni n'établit que la procédure de délivrance par les autorités consulaires françaises en Tunisie d'un visa de retour en France serait particulièrement difficile. Par suite, la décision du préfet du Val-d'Oise ne méconnaît pas les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ni celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de sa fille doit être écarté.

8. En cinquième lieu, en vertu des stipulations du 2 de l'article 2 du protocole n° 4 additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " () / 2. Toute personne est libre de quitter n'importe quel pays, y compris le sien. / 3. L'exercice de ces droits ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au maintien de l'ordre public, à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

9. La décision du préfet du Val-d'Oise ne fait pas obstacle à ce que l'enfant C B quitte la France pour se rendre en Tunisie. Si Mme D soutient que la demande de visa étant une procédure lourde et aléatoire, il n'est pas certain que C se verra effectivement délivrer, dans des délais raisonnables, un visa pour revenir en France et y poursuivre sa scolarité, elle n'assortit cette allégation d'aucun élément précis et circonstancié permettant de regarder ce risque comme établi. La requérante n'est donc pas fondée à soutenir qu'en refusant d'accorder un document de circulation au mineur concerné, le préfet aurait méconnu les stipulations du 2 de l'article 2 du protocole additionnel n° 4 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme D tendant à l'annulation de la décision attaquée doivent être rejetées, ainsi que par voie de conséquence les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1 : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 12 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Bertoncini, président,

Mme Saïh, première conseillère,

Mme Cuisinier-Heissler, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé

S. Cuisinier-HeisslerLe président,

Signé

T. BertonciniLa greffière,

Signé

N. Magen

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.