Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2309947

mercredi 17 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2309947
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 juillet 2023, M. B, représenté par Me Nouel, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 19 avril 2023, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet au préfet du Val-d'Oise, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros, en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que l'arrêté attaqué :

- a été signé par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivé et procède d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- méconnait les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnait aux stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 octobre 2023, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Charlery, rapporteure ;

- et les observations de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant haïtien né le 14 août 1993, est entré en France le 6 juin 2016 et a été mis en possession de plusieurs titres de séjour pour soins, puis en qualité d'étudiant, dont le dernier expirait le 31 décembre 2022. Le 26 janvier 2023, il a sollicité son changement de statut en vue de la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en qualité de parent d'un enfant français. Par arrêté du 19 avril 2023, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement. M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, la décision contestée a été signée par Mme C F, adjointe au directeur des migrations et de l'intégration à la préfecture du Val-d'Oise, qui bénéficiait d'une délégation du préfet de ce département à l'effet de signer tout arrêté de refus de délivrance de titre de séjour, toute obligation de quitter le territoire français et toute décision fixant le pays d'éloignement, en cas d'absence ou d'empêchement du directeur des migrations et de l'intégration, consentie par l'arrêté n°23-014 du 22 février 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de l'État dans le département. Il n'est pas établi que le directeur des migrations et de l'intégration n'aurait pas été absent ou empêché à la date de la décision contestée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision contestée manque en fait et doit ainsi être écarté.

3. En deuxième lieu, l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A 0 de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celui des relations entre le public et l'administration. Le préfet du Val-d'Oise souligne que M. B a été mis en possession de plusieurs titres de séjour depuis son entrée en France le 6 juin 2016, dont il a demandé le renouvellement sur le fondement de l'article L. 423-7 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en qualité de parent d'enfant français, mais qu'il ne peut se voir accorder le titre sollicité faute de justification de sa contribution à l'entretien et à l'éducation de son enfant, A B, né le 25 juin 2021. L'arrêté relève également que M. B a été condamné par jugement du tribunal judiciaire de Paris du 28 juin 2022, à 5 mois d'emprisonnement avec sursis pour violence sur une personne chargée d'une mission de service public, rébellion et outrage à un agent exploitant de réseau de transport public de personnes ou habilité à constater des infractions à la police ou à la sureté du transport. Il précise, enfin, que le requérant est célibataire et n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où réside son autre enfant mineur, circonstances dont il découle que la décision ne porte pas atteinte à son droit de mener une vie familiale normale conformément à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dès lors, l'arrêté litigieux comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

4. En troisième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier, ni des termes de l'arrêté attaqué, en particulier au regard des éléments de motivation rappelés au point précédent, que le préfet du Val-d'Oise n'aurait pas procédé, avant son édiction, à l'examen particulier de la situation personnelle de M. B. La circonstance que le préfet n'aurait pas précisé les éléments au vu desquels il a considéré que l'intéressé ne justifiait pas contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de son enfant, est sans incidence sur la légalité de l'arrêté en litige, dès lors que le préfet n'est pas tenu de faire état de l'ensemble des éléments portés à sa connaissance sur la base desquels il a établi son appréciation.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de refuser d'admettre au séjour un ressortissant étranger en situation irrégulière et de procéder à son éloignement d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels ces décisions seraient prises.

7. M. B soutient que le préfet du Val-d'Oise aurait entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation et méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors, d'une part, qu'il justifie contribuer à l'entretien et à l'éducation de son enfant, A, né le 25 juin 2021 et qu'il a reconnu le 4 février 2021, par la production de relevés bancaires mentionnant des virements de sommes d'argent au profit de la mère de l'enfant, dont il est séparé, de l'attestation du directeur de la petite enfance à la commune d'Aulnay-Sous-Bois, qui indique que l'enfant est accueilli au sein du multi-accueil collectif Les Petites Frimousses depuis le 7 novembre 2022, du carnet de santé de ce dernier, ainsi que de son dossier d'admission à la petite enfance. Toutefois, les relevés bancaires produits couvrent une période très limitée, comprise entre février et mai 2022, et ne mentionnent que quatre virements en faveur de la mère de l'enfant, en date des 1er février 2022, pour les montants de 550 et 300 euros, du 1er avril 2022, pour un montant de 150 euros, et du 2 mai 2022, pour un montant de 105 euros. Si l'attestation de la mère de l'enfant, Mme E, ressortissante française, témoigne de ce que le requérant s'occupe parfaitement de leur enfant en allant le chercher et le ramenant de la crèche, en exerçant sa garde le week-end en fonction de ses disponibilités et en subvenant à ses besoins, ces affirmations ne sont assorties d'aucune pièce, telles que des factures d'achats effectués pour l'enfant, des preuves de contribution à des frais de garde ou des attestations de personnel de crèche ou de personnel médical mentionnant la présence du père auprès de son enfant. De sorte que la preuve de la contribution régulière et continue de M. B à l'entretien et à l'éducation de son enfant, même en proportion de ses possibilités financières et de sa disponibilité, n'est pas apportée dans la présente instance. Par ailleurs, M. B dispose d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident ses parents ainsi qu'un autre de ses enfants.

8. D'autre part, si M. B fait valoir qu'il ne représente aucune menace à l'ordre public pour avoir exécuté sa peine et être parfaitement intégré dans la société, la condamnation qui lui a été infligée par jugement du tribunal judiciaire de Paris du 28 juin 2022 est récente et sanctionne des faits commis le 8 décembre 2021, soit depuis moins de deux ans avant l'édiction de l'arrêté en litige. Par ailleurs, les infractions sanctionnées révèlent un non-respect des valeurs de la République en ce qu'elles consistent en des violences sur personne chargée d'une mission de service public, de la rébellion et un outrage à un agent d'un exploitant de réseau de transport public habilité à constater les infractions à la police ou à la sûreté des transports.

9. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à soutenir qu'en prenant la décision en litige, le préfet du Val-d'Oise aurait porté au droit dont il dispose au respect de sa vie personnelle et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le préfet du Val-d'Oise n'a ni méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () "

11. Pour contester la décision en litige, M. B fait valoir que l'intérêt de l'enfant mineur est de résider auprès de son père. Toutefois, ainsi qu'il a été dit au point 7 du présent jugement, la contribution de l'intéressé à l'éducation et à l'entretien de son fils n'étant ni régulière, ni intense, rien ne fait obstacle à ce qu'il continue à adresser à la mère de l'enfant des virements bancaires pour contribuer à l'entretien de ce dernier depuis son pays d'origine et lui rende des visites régulières. Par suite, c'est sans avoir méconnu les stipulations précitées que le préfet du Val-d'Oise a pu édicter la décision en litige.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; "

13. Pour les motifs énoncés au point 8 du présent jugement, M. B ne peut valablement soutenir que la décision en litige aurait méconnu les stipulations citées au point précédent.

14. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions aux fins d'annulation de la requête de M. B doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

15. Le présent jugement, qui rejette les conclusions aux fins d'annulation de la requête de M. B, n'implique aucune mesure particulière d'exécution.

Sur les frais de l'instance :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme que M. B demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens, soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 3 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Ouillon, président,

Mme Charlery, première conseillère,

M. Prost, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 avril 2024.

La rapporteure,

signé

C. Charlery

Le président,

signé

S. OuillonLa greffière,

signé

M-J. Ambroise

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2309947