Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2310394
mercredi 22 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2310394 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 10ème Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés le 1er août 2023, les 12 et 16 août 2023, le 10 octobre 2023 et le 27 novembre 2023, M. B, représenté par Me Charles, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 23 juin 2023, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;
2°) d'enjoindre au préfet compétent, à titre principal, de lui restituer sans délai ses titres d'identité, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de huit jours courant à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de trente jours courant à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler et à circuler dans l'espace Schengen ;
3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de mettre fin à son signalement dans le système d'information Schengen ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de la renonciation de ce dernier à percevoir la part de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
M. B soutient que l'arrêté attaqué :
- a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière faute que la saisine préalable des services de gendarmerie et du procureur de la République soit établie et que l'habilitation de l'agent de la préfecture ayant procédé à la consultation du traitement des antécédents judiciaires (TAJ) soit démontrée ;
- est insuffisamment motivé ;
- est entaché d'erreurs de fait lesquelles révèlent un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- procède d'une erreur manifeste d'appréciation quant à la menace que son comportement représenterait pour l'ordre public ;
- contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- est entaché d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est fondée sur une décision lui refusant un titre de séjour elle-même illégale et méconnait le 2° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 17 novembre 2023, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 9 octobre 2023 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'Accord franco-marocain en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 modifié ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Charlery, rapporteure ;
- et les observations de Me Charles représentant M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant marocain né le 9 décembre 2001, déclare être entré en France le 15 octobre 2014. Le 9 mars 2022, il a sollicité un titre de séjour portant la mention " vie personnelle et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 23 juin 2023, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et lui a fait obligation de remise de son passeport. M. B sollicite l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Pour refuser à M. B le titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sollicité, le préfet du Val-d'Oise s'est fondé sur la double circonstance que l'intéressé ne peut se prévaloir d'une vie privée suffisamment stable sur le territoire français et qu'il a gravement troublé l'ordre public au cours des années 2017 et 2020 pour avoir été condamné à une amende de 400 euros pour des faits de vol en réunion par jugement du 15 février 2021 du tribunal judiciaire de Soissons. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. B, qui résidait en Italie dans le cadre d'une procédure de regroupement familial initiée par son père, sous couvert d'un titre de séjour valable jusqu'au 11 avril 2016, est entré en France en octobre 2014 avec toute sa famille, composée de son père, D E B, de sa mère, A El C, et de ses quatre frères et sœurs, Manar, née le 4 octobre 2006, Yassir, né le 31 octobre 2007, Sajid, né le 10 janvier 2009 et Adam, né le 1er août 2010. Suite à la condamnation du père du requérant par jugement correctionnel du 6 juin 2016 du tribunal de grande instance d'Evry, à une peine de 6 mois d'emprisonnement dont 4 avec sursis mise à l'épreuve pour menaces de mort à l'encontre de son épouse, assortie d'une interdiction de paraître au domicile, la famille a été prise en charge, à compter du 15 mars 2017, par l'association communauté jeunesse dans le cadre d'un hébergement et d'une aide à la réinsertion professionnelle et sociale de la mère de l'intéressé. Une mesure d'assistance éducative, prenant la forme d'un projet pour l'enfant, a été également mise en place par le service de l'aide sociale à l'enfance, par décision du 2 octobre 2017, en vigueur du 27 septembre 2017 au 26 septembre 2018, et prolongée jusqu'au 27 septembre 2019. Dans le même temps, M. B a effectué sa scolarité au collège La Nacelle de Corbeilles-Essonnes dans les classes de 5ème et 4ème, puis en 3ème au collège Les Gâtines-René Cassin à Savigny-sur-Orge, pendant les deux premiers trimestres, avant d'être intégré au collège Paul Eluard d'Evry pour le troisième trimestre, avec des résultats contrastés, parfois salués par les encouragements des professeurs, mais également affectés par les absences de M. B et sa difficulté à surmonter les difficultés familiales, comme en attestent les bulletins scolaires de cette période. A partir de l'année scolaire 2017/2018, il a intégré le lycée professionnel Pierre Mendès-France de Ris-Orangis, puis l'année suivante, le lycée professionnel Auguste Perret d'Evry en vue de la préparation d'un certificat d'aptitude professionnelle de monteur en installations thermiques. Dans ce contexte de précarité sociale, M. B s'est rendu coupable de vol par ruse et utilisation frauduleuse de carte bancaire, les 23 et 26 juin 2017 à Corbeilles-Essonnes, pour lesquels il n'a fait l'objet d'aucune condamnation, puis à nouveau, du fait de vol en réunion de divers objets, lampes, chewing-gum et petit outillage, le 1er juillet 2020 à Soissons, pour lequel il a été condamné à une peine d'amende de 400 euros. Néanmoins, ces comportements sont restés très ponctuels et sont intervenus dans un contexte familial et personnel très fragile. Il ressort des pièces du dossier que M. B est suivi depuis octobre 2022 par l'association Sauvegarde Val-d'Oise, service de prévention spécialisée et d'insertion, dont l'éducateur référent le décrit comme ponctuel, à l'écoute, sociable, désireux et volontaire pour assumer ses responsabilités d'adulte, accompagnement dont la poursuite est conditionnée par la régularisation de sa situation administrative. Il ressort également des pièces du dossier que Mme A C, la mère du requérant, divorcée de son père depuis un jugement du juge aux affaires familiales du tribunal de grande instance d'Evry du 8 octobre 2019, est titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 8 mai 2024 et que le requérant est sans nouvelles de son père, de sorte que c'est l'ensemble de la cellule familiale qui se trouve en France. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce, eu égard aux conditions du séjour de M. B et compte tenu de l'avis favorable à la régularisation de l'intéressé prononcé par la commission du titre de séjour lors de sa séance du 14 avril 2023, le préfet du Val-d'Oise, en refusant à M. B le titre de séjour qu'il avait sollicité, a entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation.
3. Il résulte de tout ce qui précède que la décision refusant à M. B un titre de séjour doit être annulée, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions lui faisant obligation de quitter le territoire, fixant le pays de destination et lui faisant obligation de remise de son passeport.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
4. En premier lieu, eu égard à son motif, le présent jugement, qui annule la décision refusant un titre de séjour, implique nécessairement la délivrance au requérant du titre de séjour sollicité. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise ou à tout préfet compétent au regard du lieu de résidence de l'intéressé, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sous réserve d'un changement de fait ou de droit dans sa situation, dans le délai de deux mois courant à compter de la notification de la présente décision et de le mettre en possession, dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.
5. En deuxième lieu, l'annulation de l'arrêté attaqué implique qu'il soit enjoint au préfet du Val-d'Oise de restituer le passeport de M. B, régulièrement détenu par les services de police. Il y a lieu, en conséquence, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de restituer à M. B ses documents d'identité dans le délai d'un mois courant à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais de l'instance :
6. M. B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre définitif, son avocat peut se prévaloir des dispositions de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre la somme de 1 000 euros à la charge de L'Etat, partie perdante dans la présente instance, à verser à Me Charles au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir l'aide contributive de l'Etat.
D É C I D E :
Article 1er : L'arrêté du préfet du Val-d'Oise du 23 juin 2023 est annulé
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise, ou à tout préfet compétent, de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sous réserve d'un changement de fait ou de droit dans sa situation, dans le délai de deux mois courant à compter de la notification de la présente décision et de le mettre en possession, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Il est également enjoint au préfet du Val-d'Oise de restituer à M. B ses documents d'identité dans le délai d'un mois courant à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me Charles au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir l'aide contributive de l'Etat.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B, à Me Charles et au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 6 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ouillon, président,
Mme Charlery, première conseillère,
Mme Moinecourt, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mai 2024.
La rapporteure,
signé
C. Charlery
Le président,
signé
S. OuillonLa greffière,
signé
M-J. Ambroise
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2310394
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