Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2310437
mercredi 22 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2310437 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 10ème Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 1er août 2023 et le 15 novembre 2023, Mme B, représentée par Me Boundaoui, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 25 mai 2022, par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an en l'informant de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;
2°) d'enjoindre au préfet compétent, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de quinze jours courant à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros hors taxes à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
Mme B soutient que :
- La requête est recevable dès lors que l'arrêté lui ayant été notifié le 9 juin 2022, elle a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 4 juillet 2022, dans le délai de recours ;
S'agissant de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :
- cette décision est insuffisamment motivée et est entachée d'erreurs de fait ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est insuffisamment motivée et procède d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elle contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;
S'agissant de la décision fixant le pays de destination :
- cette décision est illégale pour être fondée sur une décision lui faisant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;
S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire pour une durée d'un an :
- cette décision est illégale pour être fondée sur une décision lui faisant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 octobre 2023, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- à titre principal, la requête est tardive ;
- à titre subsidiaire, les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 27 mars 2023 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n°91-1266 du 19 décembre 1991 modifié ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Charlery, rapporteure ;
- et les observations de Me Boundaoui, représentant Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante tunisienne née le 4 novembre 2003, est entrée en France le 24 août 2017 accompagnée de ses parents, à l'âge de 13 ans et 9 mois. Le 30 décembre 2021, elle a sollicité son admission exceptionnelle au séjour au titre de la vie privée et familiale, sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 25 mai 2022, le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire pendant une durée d'un an. Mme B sollicite l'annulation de cet arrêté.
Sur la recevabilité :
2. D'une part, aux termes de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 est assortie d'un délai de départ volontaire, le tribunal administratif est saisi dans le délai de trente jours suivant la notification de la décision. L'étranger peut demander le bénéfice de l'aide juridictionnelle au plus tard lors de l'introduction de sa requête en annulation. Le tribunal administratif statue dans un délai de trois mois à compter de sa saisine. "
3. D'autre part, aux termes de l'article 38 du décret du 19 décembre 1991 modifié susvisé : "Lorsqu'une action en justice doit être intentée avant l'expiration d'un délai devant la juridiction du premier degré (), l'action est réputée avoir été intentée dans le délai si la demande d'aide juridictionnelle s'y rapportant est adressée au bureau d'aide juridictionnelle avant l'expiration dudit délai et si la demande en justice est introduite dans un nouveau délai de même durée à compter : / a) de la notification de la décision d'admission provisoire ; / b) de la notification de la décision constatant la caducité de la demande ; / c) de la date à laquelle la décision d'admission ou de rejet de la demande est devenue définitive ; / d) ou en cas d'admission, de la date, si elle est plus tardive, à laquelle un auxiliaire de justice a été désigné". En raison de l'objet même de l'aide juridictionnelle, qui est de faciliter l'exercice du droit à un recours juridictionnel effectif, les dispositions citées au point précédent selon lesquelles le délai de recours contentieux recommence à courir soit à compter du jour où la décision du bureau d'aide juridictionnelle devient définitive, soit, si elle est plus tardive, à compter de la date de désignation de l'auxiliaire de justice, ne sauraient avoir pour effet de rendre ce délai opposable au demandeur tant que cette décision ne lui a pas été notifiée.
4. Le préfet des Hauts-de-Seine soutient que la requête est tardive dès lors que l'arrêté en litige, lequel comportait la mention des voies et délais de recours, a été notifié à l'intéressée le 31 mai 2022, à l'adresse connue de l'administration, comme en témoigne l'historique du suivi extrait de l'application informatique des services postaux qu'il produit. Toutefois, alors que ce document mentionne que " le courrier a été remis contre signature du destinataire ou de son représentant dûment mandaté ", le préfet ne verse à l'instance aucun document faisant apparaître une quelconque signature, alors même que l'extrait de l'application produit mentionne également que l'envoi a été " remis en lot au destinataire Nanterre PDC 1" qui est un espace professionnel de La Poste. Ces éléments ne permettent pas d'établir avec certitude la date à laquelle Mme B a été informée de la notification de ce pli. Par suite, en l'absence de date certaine de notification de l'arrêté attaqué, le point de départ du délai de recours contre l'arrêté attaqué ne peut être déterminé et la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête doit être écartée.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
5. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".
6. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Il fixe ainsi, notamment, les conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-tunisien prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant tunisien souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-tunisien, au sens de l'article 11 de cet accord. Toutefois, si l'accord franco-tunisien ne prévoit pas, pour sa part, de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, ses stipulations n'interdisent pas au préfet de délivrer un titre de séjour à un ressortissant tunisien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit. Il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.
7. Il ressort des pièces du dossier que Mme B est arrivée en France avec ses parents et ses plus jeunes frères et sœurs, à l'âge de 13 ans et 9 mois, le 24 août 2017, soit depuis plus de quatre ans à la date d'édiction de la décision en litige. Elle y a effectué sa scolarité en 4ème et 3ème au collège Jean Renoir de Boulogne-Billancourt, puis en classe de seconde au Lycée Professionnel Etienne Jules Marey de Boulogne-Billancourt, où elle est parvenue à obtenir le certificat d'aptitude professionnelle spécialité " employé de vente spécialisée option B produits d'équipement courant " le 5 juillet 2021, avec l'excellente moyenne de 14,13/20, alors même que ses bulletins de notes pour les années scolaires de 2021/2022, en classe de seconde, et de 2022/2023, en classe de première, témoignent des difficultés rencontrées dans la poursuite de la scolarité liées, selon le rapport pluridisciplinaire d'évaluation de la situation d'un mineur suite à des informations préoccupantes produit par la requérante, à des difficultés de maîtrise de la langue française et à l'absence d'acquis pédagogiques antérieurs. Si ces mêmes bulletins font également apparaître un manque de travail et d'investissement, ainsi que de nombreuses absences, les enseignants relèvent dans le même temps que l'intéressée met en place des stratégies pour réussir, l'encouragent à ne pas baisser les bras, à redoubler d'efforts et à solliciter de l'aide, dont elle est susceptible de bénéficier dans le cadre de l'accueil temporaire par le service départemental de l'aide sociale à l'enfance dont elle bénéficie depuis le 4 novembre 2021, qui a été renouvelé jusqu'au 30 septembre 2023, en vue notamment de maintenir sa scolarité puis dans la recherche d'un emploi. Sur le plan personnel et familial, Mme B a bénéficié, à la demande de ses parents, d'un accueil temporaire par le service de l'aide sociale à l'enfance du département des Hauts-de-Seine, à compter du 27 janvier 2021 jusqu'en novembre 2021, en raison de tensions et de violences physiques et psychologiques avec ceux-ci, que la jeune fille avait signalées à l'assistante sociale de son lycée dès 2020. La relation de l'adolescente avec ses parents a été néanmoins maintenue grâce à la mise en place d'un projet pour l'enfant associant ces derniers à sa prise en charge. Il résulte de ce qui précède et n'est pas sérieusement contesté par le préfet des Hauts-de-Seine que, depuis l'âge de 13 ans, Mme B a établi sa vie personnelle et familiale en France où réside l'ensemble de sa famille, où elle bénéficie d'un encadrement et d'un soutien psychologique et social et alors qu'elle soutient, sans être contredite, qu'elle ne dispose d'aucune attache familiale dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le préfet des Hauts-de-Seine, a méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en estimant qu'aucune considération humanitaire ou motif exceptionnel ne justifiait l'admission exceptionnelle au séjour de Mme B au titre de la vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être retenu.
8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision refusant à Mme B un titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant le pays de destination et lui interdisant le retour sur le territoire pendant une durée d'un an.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
9. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement la délivrance à la requérante d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine, ou à tout préfet compétent au regard du lieu de résidence actuel de l'intéressée, de délivrer à Mme B, sous réserve d'un changement de droit ou de fait dans sa situation, un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois courant à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de la munir d'une autorisation provisoire de séjour sur le fondement de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En revanche il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
10. Le préfet des Hauts-de-Seine procédera également sans délai à l'effacement du signalement de Mme B aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.
Sur les frais de l'instance :
11. Mme B ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre définitif, son avocate peut se prévaloir des dispositions relatives à l'aide juridictionnelle. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre la somme de 1 000 euros à la charge de L'Etat, partie perdante dans la présente instance, à verser à Me Boundaoui au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir l'aide contributive de l'Etat.
D É C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 25 mai 2022 du préfet des Hauts-de-Seine est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine ou à tout préfet compétent, de délivrer à Mme B, sous réserve d'un changement de droit ou de fait dans sa situation, un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois courant à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de la munir d'une autorisation provisoire de séjour sur le fondement de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet des Hauts-de-Seine procèdera également à l'effacement sans délai du signalement de la requérante aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.
Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me Boundaoui au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir l'aide contributive de l'Etat.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Boudaoui et au préfet des Hauts-de-Seine.
Délibéré après l'audience du 6 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ouillon, président,
Mme Charlery, première conseillère,
Mme Moinecourt, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mai 2024.
La rapporteure,
signé
C. Charlery
Le président,
signé
S. Ouillon La greffière,
signé
M-J. Ambroise
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2310437
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