Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2310438
mercredi 22 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2310438 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 10ème Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaire enregistrées, le 2 août 2023 et le 25 septembre 2023, M. B, représenté par Me Dookhy, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 6 juillet 2023, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;
2°) d'enjoindre au préfet compétent de lui délivrer un titre de séjour sans délai à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard.
M. B soutient que l'arrêté attaqué :
- a été signé par une autorité incompétente ;
- a méconnu son droit à présenter ses observations ;
- est insuffisamment motivé ;
- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le préfet n'a pas exercé sa compétence en s'abstenant d'instruire lui-même sa demande de titre de séjour.
Par un mémoire en défense, enregistré le 17 novembre 2023, le préfet du Val-d'Oise se borne à confirmer sa décision et à communiquer les pièces constitutives du dossier.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Charlery, rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant bangladais né le 19 janvier 1979, déclare être entré en France en mai 2017 démuni de tout visa. Le 29 juillet 2022, il a sollicité son admission au séjour en qualité de salarié sur le fondement de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 6 juillet 2023, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement. M. B sollicite l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par Mme C D, adjointe au directeur des migrations et de l'intégration de la préfecture du Val-d'Oise, qui bénéficiait d'une délégation de signature du préfet de ce département à l'effet de signer tout arrêté de refus de délivrance de titre de séjour, toute obligation de quitter le territoire français avec fixation ou non d'un délai de départ volontaire et toute décision fixant le pays d'éloignement en cas d'empêchement du directeur des migrations et de l'intégration, consentie par l'arrêté n°23-014 du 22 février 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de l'État dans le département. Il n'est pas établi que le directeur des migrations et de l'intégration n'était ni absent ni empêché à la date de l'arrêté contesté. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte manque en fait et doit ainsi être écarté.
3. En deuxième lieu, l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". L'article L. 211-5 du même code prévoit que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. (). ". Enfin, aux termes de l'article L. 613-12 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. "
4. En l'espèce, l'arrêté en litige vise les textes dont il fait application, notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celui des relations entre le public et l'administration. A travers la décision par laquelle il refuse au requérant la délivrance d'un titre de séjour, le préfet du Val-d'Oise souligne que M. B a sollicité un titre de séjour en qualité de salarié auquel il ne peut prétendre faute de présenter un contrat de travail visé et un visa de long séjour. La décision relève également qu'il ne peut davantage prétendre à une admission exceptionnelle au séjour, dès lors que la durée de son séjour depuis 2017 ne peut être regardée comme suffisante et que la pérennité de son emploi n'est pas établie à défaut qu'il figure sous son identité à travers les déclarations sociales nominatives de la société Asmar, ce dont l'URSSAF a informé la préfecture par mèl du 24 novembre 2022. L'arrêté précise que M. B est célibataire, sans charge de famille et n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où réside sa sœur et où il a vécu jusqu'à l'âge de 38 ans, circonstances dont il découle que la décision ne porte pas atteinte à son droit de mener une vie familiale normale conformément à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'avait pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour. Il en est de même de la décision fixant à trente jours le délai de départ volontaire, dès lors qu'elle met en application l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui fixe le délai de principe de trente jours de départ volontaire. Enfin, la décision fixant le pays de renvoi vise l'article 3 de convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et mentionne la nationalité de l'intéressé. Dès lors, l'arrêté litigieux, dans chacune des décisions qui le constituent, comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.
5. En troisième lieu, si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.
6. En l'espèce, l'intéressé, qui a sollicité un titre de séjour, a été mis à même de faire valoir, dans le cadre de l'instruction de sa demande, avant l'intervention de l'arrêté en cause, tous éléments d'information ou argument de nature à influer sur le contenu de la décision en litige. Le droit d'être entendu n'obligeait pas le préfet à mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur les décisions l'obligeant à quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi qui sont prises concomitamment et en conséquence du refus de séjour. Au demeurant, M. B ne fait valoir aucun élément utile et pertinent qu'il n'aurait pas été mis en mesure de porter à la connaissance de l'autorité préfectorale et qui aurait été susceptible d'influer sur le sens de la décision. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet a méconnu tant les droits de la défense que son droit à être entendu. Le présent moyen doit être écarté.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".
8. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée.
9. Pour refuser à M. B une admission exceptionnelle au séjour, le préfet du Val-d'Oise a considéré que la réalité et la pérennité de son emploi n'étaient pas établies dès lors qu'un courriel de l'URSSAF du 24 novembre 2022 indiquait que le requérant ne figurait pas sous cette identité dans les déclarations sociales nominatives établies par son employeur. Pour contester cette appréciation, M. B énonce qu'il a été conduit, lors de l'enregistrement de la demande d'asile qu'il a présentée en France, à modifier sa date et son lieu de naissance de crainte d'être renvoyé dans son pays d'origine, éléments qui ont été pris en compte par son employeur au moment de son recrutement, en cours d'instruction de la demande d'asile, raison pour laquelle il n'apparaît pas sous sa véritable date de naissance à travers les déclarations sociales nominatives de la société Asmar. Il indique également qu'il a mentionné sa véritable date de naissance dès le rejet de cette demande d'asile, à l'occasion de la mise en œuvre de la procédure de demande de titre de séjour en qualité de salarié en juillet 2022, en produisant l'ensemble des documents utiles justifiant de sa durée d'emploi de plus de quatre années consécutives. Il ressort effectivement des pièces du dossier que M. B a utilisé une date de naissance, celle du 11 janvier 1986, différente de la sienne, établie au 19 janvier 1979, dans ses relations avec les services de l'asile, ainsi qu'il en justifie en produisant les décisions de gestion de sa situation administrative qui lui ont alors été adressées par l'Office français de l'immigration et de l'intégration, notamment la notification d'intention de suspension des conditions matérielles d'accueil du 4 avril 2018. Toutefois, si M. B présente un contrat de travail à durée indéterminée pour l'exercice à temps complet de l'emploi de cuisinier signé le 5 mai 2019 avec la société Asmar, et faisant apparaître sa date de naissance falsifiée, il ressort des fiches de paie produites, couvrant la période allant du mois de mai 2019 au mois de septembre 2022, que le requérant est identifié avec certitude, à travers un numéro de sécurité sociale établi à partir de sa date de naissance falsifiée associé à son nom et son prénom, à partir du bulletin de salaire de janvier 2021, aucun élément des fiches de paie antérieures ne faisant apparaître ni sa date de naissance falsifiée, ni un élément quelconque d'identification associé à son nom et son prénom permettant d'établir sans doute possible l'identité de l'intéressé. Par ailleurs, alors que M. B verse à l'instance un courriel par lequel une personne apparaissant comme " responsable social " adresse à une autre personne dont les fonctions ne sont pas précisées " les 12 dernières déclarations sociales nominatives " de la société Asmar en indiquant que " le salarié a toujours été connu comme étant né en janvier 1986 ", ce courriel non daté ne permet pas de déterminer la période à laquelle les documents transmis se rattachent, lesquels n'apparaissent que sous la forme de fichiers informatiques, 8 d'entre eux mentionnant la société Asmar, les autres faisant seulement apparaître des suites de chiffres et de lettres. Enfin, le requérant ne produit pas d'attestation de concordance de son employeur attestant de son emploi sous une identité falsifiée, notamment pour la période qui s'étend de mai 2019 à décembre 2020. Dans ces conditions, la seule expérience professionnelle susceptible d'être attribuée sans doute possible à M. B dans un emploi à durée indéterminée exercé à temps complet, ne court qu'à compter de janvier 2021, soit depuis un peu plus de deux ans à la date d'édiction de l'arrêté en litige. De sorte que, alors même que l'intéressé est présent sur le territoire depuis juillet 2017, date à laquelle il a déposé une demande d'asile et s'est présenté pour la première fois à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, il ne justifie d'aucune considération humanitaire ou motif exceptionnel susceptible de lui permettre de bénéficier d'une admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté. L'arrêté en litige n'est pas davantage entaché d'erreur manifeste d'appréciation.
10. En cinquième lieu, M. B fait valoir que le préfet du Val-d'Oise n'a pas exercé la plénitude de sa compétence en s'en remettant à l'appréciation de l'URSSAF, sans solliciter de sa part de complément d'information, alors que les services de la préfecture étaient informés de l'utilisation d'une date de naissance falsifiée. Néanmoins, le requérant ne justifie par aucune pièce avoir informé la préfecture de la falsification de sa date de naissance. Par ailleurs, le préfet ne s'est pas estimé lié par les informations transmises par l'URSSAF, qui n'a exprimé aucun avis mais a seulement émis une observation attirant son attention sur la discordance de date de naissance sans préjuger de l'issue réservée à la demande, et a exercé la plénitude de son pouvoir d'appréciation pour conclure que la réalité et la pérennité de l'emploi de l'intéressé n'étaient pas établies. Il suit de là que le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Val-d'Oise n'aurait pas exercé la plénitude de sa compétence.
11. Il résulte de tout ce qui précède, que la requête de M. B doit être rejetée.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
12. Le présent jugement, qui rejette la requête de M. B, n'appelle aucune mesure particulière d'exécution.
Sur les frais de l'instance :
13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme que M. B demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens, soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 6 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ouillon, président,
Mme Charlery, première conseillère,
Mme Moinecourt, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mai 2024.
La rapporteure,
signé
C. Charlery
Le président,
signé
S. OuillonLa greffière,
signé
M-J. Ambroise
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2310438
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