Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2310581

lundi 24 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2310581
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
FormationPole Social (JU)
Avocat requérantBROCHARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 juillet 2023, ainsi que des pièces complémentaires, enregistrées le 11 septembre 2023, M. D F et Mme B F née E, en leurs noms propres et au nom de leurs filles mineures, Mmes A et C F, représentés par Me Brochard, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'État à leur payer la somme de 24 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de leur absence de relogement, assortie des intérêts au taux légal ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros à verser à leur conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la responsabilité pour faute de l'État est engagée dès lors qu'ils n'ont reçu aucune proposition de logement, alors que M. F a été reconnu prioritaire par la commission de médiation du droit au logement opposable le 21 octobre 2020 et que l'ordonnance du tribunal administratif de Cergy-Pontoise du 15 juillet 2021 enjoignant à son relogement n'a pas été exécutée ;

- ils subissent en conséquence des troubles de toutes natures dans leurs conditions d'existence dès lors qu'ils sont restés, avec leurs deux filles mineures, dépourvus de logement, hébergés d'abord par les parents de M. F dans un logement suroccupé où neuf personnes cohabitaient dans 64 m² et où ils devaient vivre tous les quatre dans une seule chambre de 10 m², qu'ils ont dû quitter cet hébergement le 11 février 2022 et ont été alors logés en hôtel social dans des conditions indécentes jusqu'à leur relogement définitif le 29 avril 2022.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mai 2024, et une pièce, enregistrée le 30 mai 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut à ce que le tribunal tienne compte des circonstances qu'il fait valoir dans la détermination du montant de l'indemnité.

Il indique au tribunal que le requérant a été relogé le 2 mai 2022.

Vu :

- la décision du 16 janvier 2023 par laquelle le président du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise a accordé à M. F l'aide juridictionnelle totale ;

- l'ordonnance n° 2106150 du 15 juillet 2021 par laquelle le tribunal administratif de Cergy - Pontoise a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de reloger M. F sous astreinte de 200 euros par mois de retard ;

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Monteagle, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Monteagle, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été prononcée en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. La commission de médiation des Hauts-de-Seine a, par une décision du 21 octobre 2020, désigné M. F comme prioritaire et devant être logé en urgence. Par une ordonnance du 15 juillet 2021, le tribunal, saisi par l'intéressé sur le fondement de l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation, a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine d'assurer son relogement sous astreinte de 200 euros par mois de retard. N'ayant pas reçu de proposition de logement, M. et Mme F ont saisi le préfet d'une demande indemnitaire préalable par un courrier du 16 décembre 2021. Cette demande a été implicitement rejetée. M. et Mme F demandent au tribunal de condamner l'État à leur verser la somme de 24 000 euros en réparation des préjudices subis.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'État à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ".

3. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'État, qui court à l'expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement.

En ce qui concerne la faute :

4. En premier lieu, la carence fautive de l'État à assurer le logement du bénéficiaire de la décision de la commission de médiation dans le délai imparti engage sa responsabilité à l'égard du seul demandeur, au titre des troubles dans les conditions d'existence qu'elle a entraînés pour ce dernier. Il résulte de ce qui vient d'être dit que les conclusions indemnitaires présentées par Mme F ainsi que par M. et Mme F au nom de leurs enfants mineurs doivent être rejetées. Il y a lieu, en revanche, de tenir compte de cette situation familiale pour apprécier le préjudice de M. F.

5. En deuxième lieu et d'une part, la commission de médiation a reconnu, le 21 octobre 2020, le caractère urgent et prioritaire de la demande de M. F au motif qu'il occupait un logement sur-occupé avec une personne mineure à charge et qu'il était dépourvu de logement. Toutefois, le préfet n'a fait aucune offre de logement à M. F dans le délai de six mois qui a suivi cette décision, soit avant le 21 avril 2021. D'autre part, l'ordonnance n° 2106150 du 15 juillet 2021 par laquelle le tribunal administratif de Cergy - Pontoise a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine d'assurer le logement de M. F avant le 1er septembre 2021 sous astreinte de 200 euros par mois n'a reçu aucune exécution.

6. Il résulte de ce qui précède que les carences fautives dont l'État a fait preuve dans la mise en œuvre de son obligation de relogement à l'égard de M. F sont établies.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

7. Il résulte de l'instruction que depuis 2012, M. F était dépourvu de logement et hébergé avec son épouse et leurs deux enfants nés en 2014 et 2016 par les parents de M. F dans un logement de type T4 de 64 m² où résidaient en tout neuf personnes. Il soutient en outre, sans être contredit, avoir dû quitter cet hébergement en février 2022, ayant été pris en charge en hôtel social jusqu'à son relogement le 29 avril 2022 dans un logement de type T3 d'une surface de 73 m². Le requérant est, dès lors, fondé à soutenir que la carence de l'État à assurer son relogement, fautive à compter du 21 avril 2021, a entraîné des troubles dans ses conditions d'existence devant être réparés.

8. Cependant, si le requérant soutient que ses conditions d'hébergement ont été particulièrement dégradées compte tenu l'ampleur de la suroccupation, les pièces qu'il produit ne permettent pas d'en attester, alors qu'il résulte de l'instruction que M. F réside avec ses parents depuis son mariage en 2012 et n'a déposé une demande de logement social qu'en 2019, soit plus de trois ans après la naissance de sa deuxième fille. De même, sa prise en charge par l'hébergement d'urgence pendant deux mois entre février et avril 2022, alors que M. F ne justifie pas du motif l'ayant conduit à quitter son hébergement chez ses parents, ne témoigne pas par elle-même d'une dégradation particulière de ses conditions de logement.

9. Il résulte de ce qui précède que, compte tenu des conditions de logement de M. F qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et de la composition de son foyer, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en évaluant l'indemnisation due à la somme totale de 1 000 euros.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'État à verser à M. F la somme de 1 000 euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

11. M. F a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 susmentionnée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Brochard, conseil de M. F, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Brochard de la somme de 1 080 euros.

Par ces motifs, le tribunal décide:

Article 1er : L'État est condamné à verser à M. F la somme de 1 000 euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 080 euros à Me Brochard, conseil de M. F, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D F et Mme B F née E, à Me Brochard et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juin 2024.

La magistrate désignée,

M. MonteagleLa greffière,

C. Mas

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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