Texte intégral
(2ème chambre)Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 1er août 2023, la société par actions simplifiée (SAS) The Big Bazar, prise en la personne de son liquidateur amiable, représentée par Me Wouako, demande au tribunal :
1°) de prononcer, en droits, pénalités et intérêts de retard, la décharge des cotisations supplémentaires à l’impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre de son exercice 2019 et des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés pour la période du 14 juin 2018 au 31 décembre 2019 ;
2°) de mettre à la charge de l’État la somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- c’est à tort que l’administration a appliqué la procédure de taxation d’office ;
- la procédure est irrégulière au regard des dispositions des articles L. 47 et L. 52 du livre des procédures fiscales ;
- l’administration a manqué à son devoir de loyauté ;
- la proposition de rectification du 9 août 2021 est insuffisamment motivée ;
- la méthode de reconstitution des charges et des recettes retenue par l’administration est excessivement sommaire, injustifiée et radicalement viciée ;
- l’administration aurait dû retenir un taux de marge de 3% ;
- c’est à tort que l’administration a estimé que son activité n’était pas éligible à l’application du régime de TVA sur la marge ;
- elle est fondée à se prévaloir d’une TVA déductible forfaitaire égale à 90 % de ses recettes ;
- la pénalité visée à l’article 1732 du code général des impôts est infondée dès lors qu’elle ne s’est pas opposée au contrôle fiscal.
Par un mémoire en défense enregistré le 17 novembre 2023, le directeur départemental des finances publiques du Val-d’Oise conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Hérault, conseillère ;
- et les conclusions de Mme Richard, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. La société The Big Bazar, qui exploite, sous l’enseigne commerciale « Côte Ouest », une activité de programmation informatique, réparation et vente de matériel informatique, a fait l’objet d’une vérification de comptabilité portant sur la période du 14 juin 2018 au 31 décembre 2019. Faute d’avoir pu rencontrer un représentant de la société, le vérificateur a dressé un procès-verbal d’opposition à contrôle le 14 décembre 2020. Aux termes d’une proposition de rectification du 9 août 2021, l’administration fiscale lui a assigné, au titre de l’ensemble de la période vérifiée, des rappels de TVA et des rehaussements d’impôt sur les sociétés, établis selon la procédure d’évaluation d’office par application de l’article L. 74 du livre des procédures fiscales, assortis de la majoration de 100 % visée à l’article 1732 du code général des impôts. Par une réclamation contentieuse du 20 février 2023, la société The Big Bazar a contesté les impositions supplémentaires ainsi mises à sa charge. A la suite du rejet de cette réclamation, le 8 juin 2023, elle réitère ses prétentions devant le juge de l’impôt.
En ce qui concerne la procédure d’imposition :
2. En premier lieu, aux termes de l’article L. 74 du livre des procédures fiscales, dans sa rédaction applicable à l’espèce : « Les bases d’imposition sont évaluées d’office lorsque le contrôle fiscal ne peut avoir lieu du fait du contribuable ou de tiers. Ces dispositions s’appliquent en cas d’opposition à la mise en œuvre du contrôle dans les conditions prévues aux I et II de l’article L. 47 A. (…) ».
3. Il est constant que l’administration a envoyé à la société requérante, dont le siège social était situé, jusqu’au 22 novembre 2021, date de la dissolution amiable de cette dernière, au 24 avenue Edouard Vaillant à Suresnes, un avis de vérification daté du 29 septembre 2020, qui a été présenté le 5 octobre 2020 et distribué le 19 octobre 2020. Il ressort des mentions de la proposition de rectification du 9 août 2021, que le vérificateur s’est présenté, au siège social de la société requérante, le 15 octobre 2020, à la date de première intervention sur place initialement prévue, telle qu’indiquée sur l’avis du 29 septembre 2020. En l’absence du gérant de la société, une première mise en garde du 19 octobre 2020 pour opposition à contrôle fiscal, avec accusé de réception, a été adressée à la société The Big Bazar, l’informant des conséquences de cette opposition et proposant un nouvel entretien le 5 novembre 2020. Nul ne s’étant présenté à cet entretien, une deuxième mise en garde pour opposition à contrôle fiscal du 9 novembre avec accusé de réception, assortie d’une nouvelle date d’intervention fixée au 25 novembre 2020, a alors été émise. En l’absence de tout interlocuteur à cet entretien, le vérificateur a adressé à la société requérante, le 2 décembre 2020, un courrier n°751, avec accusé de réception, rappelant les dispositions de l’article L. 74 du livre des procédures fiscales relatives à la mise en œuvre de la procédure d’évaluation d’office en cas d’opposition à contrôle fiscal. De surcroît, des copies des mises en garde et courriers mentionnés ci-dessus ont systématiquement été adressées par courrier simple et avec accusé de réception, à l’adresse personnelle de M. A..., gérant de la société à responsabilité limitée Komtech, société présidente de la société requérante et ne sont pas revenues au service. Enfin, tenant compte du courriel du 7 décembre 2020 par lequel M. A... informait le vérificateur « qu’il finalisait le dossier », ce dernier lui a, par retour de mail, transmis copie du courrier du 2 décembre 2020. N'ayant obtenu aucun document comptable ni aucun justificatif, le service a dressé un procès-verbal d'opposition à contrôle fiscal 14 décembre 2020. Eu égard à l’ensemble de ces circonstances, le comportement de la société ne peut être regardé, compte tenu des diligences suffisantes et appropriées du vérificateur et d’avertissements réitérés, que comme une volonté délibérée de faire obstacle à l’exercice par l’administration de ses pouvoirs de contrôle. L’administration était donc fondée à mettre en œuvre, pour ce motif, les dispositions précitées de l’article L. 74 du livre des procédures fiscales.
4. En deuxième lieu, dès lors, ainsi qu’il vient d’être dit, que la société requérante a été régulièrement imposée selon la procédure de taxation d’office, laquelle n’a pas été révélée par la vérification de comptabilité, tous les moyens soulevés par la requérante et tirés de l’éventuelle irrégularité de cette vérification, et, en particulier, de la méconnaissance des dispositions des articles L. 47 et L. 52 du livre des procédures fiscales sont inopérants.
5. En troisième lieu, aux termes de l’article L. 76 du livre des procédures fiscales : « Les bases ou éléments servant au calcul des impositions d'office et leurs modalités de détermination sont portées à la connaissance du contribuable trente jours au moins avant la mise en recouvrement des impositions. ».
6. La proposition de rectification du 23 janvier 2018, établie selon la procédure de taxation d’office, indique les bases d’imposition retenues, les modalités de calcul ainsi que la catégorie des impositions. Par suite, elle est suffisamment motivée au sens de l’article L.76 du livre des procédures fiscales.
7. En dernier lieu, dès lors que la procédure d’imposition ne peut être regardée comme ayant méconnu une des garanties prévues par le législateur, la société The Big Bazar ne peut pas utilement se prévaloir, à l’appui de sa demande en décharge, de ce que l’administration aurait méconnu à son encontre un « principe de loyauté ».
En ce qui concerne le bien-fondé des impositions en litige :
S’agissant de la charge de la preuve :
8. Aux termes de l’article L. 193 du livre des procédures fiscales : « Dans tous les cas où une imposition a été établie d’office la charge de la preuve incombe au contribuable qui demande la décharge ou la réduction de l’imposition. ». Selon l’article R. 193-1 du même livre : « Dans le cas prévu à l’article L. 193 le contribuable peut obtenir la décharge ou la réduction de l’imposition mise à sa charge en démontrant son caractère exagéré. ».
9. En application de ces dispositions, il appartient à la société The Big Bazar, régulièrement taxée d’office sur le fondement des dispositions de l’article L.74 du livre des procédures fiscales, d’apporter la preuve de l’exagération des impositions restant en litige.
S’agissant de la méthode de reconstitution des recettes :
10. Il résulte de l’instruction que le service, qui n’a pas eu accès à la comptabilité de la société The Big Bazar du fait de son opposition au contrôle fiscal et ne disposait d’aucune déclaration de chiffre d’affaires ou de résultats au titre de la période vérifiée en raison de sa défaillance déclarative, a reconstitué le chiffre d’affaires taxable de la société à partir des informations provenant d’un droit de communication exercé auprès de la société Jung « Back Market », client de la requérante, qui a permis d’appréhender le volume total des ventes réalisées par la requérante sur la plateforme en ligne Back Market et de déterminer le chiffre d’affaires réalisé sur la période vérifiée, corroboré par l’analyse des relevés de compte bancaire obtenus auprès de l’agence « Banque populaire » de Courbevoie, au sein de laquelle, la société détenait un compte bancaire au cours de la période vérifiée. En l’absence de tout justificatif ou élément produit par la société The Big Bazar concernant les charges exposées au cours des exercices vérifiés, le service a retenu, pour déterminer les bénéfices à soumettre à l’impôt sur les sociétés, un taux de charges déductibles de 90 %. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la méthode de reconstitution retenue serait viciée ou excessivement sommaire dans son principe doit être écarté, alors au demeurant, que la société The Big Bazar, qui supporte la charge de la preuve, ne propose aucune méthode alternative de reconstitution qui permettrait une meilleure approximation que celle de l’administration.
S’agissant de la détermination du taux de charges déductibles pour l’impôt sur les sociétés :
11. La requérante conteste le taux de marge de 10 % retenu par l’administration et soutient que ce taux se situait à 3 %, dès lors qu’elle a fait face à des difficultés financières liées, notamment, au confinement de la Chine en 2020, l’empêchant d’obtenir des pièces détachées. Toutefois, elle ne produit aucun élément permettant d’en justifier. De surcroît, la période vérifiée est antérieure à la période de confinement.
S’agissant de la TVA :
12. Aux termes de l’article 271 du code général des impôts dans sa rédaction applicable aux années en litige : « I. 1. La taxe sur la valeur ajoutée qui a grevé les éléments du prix d'une opération imposable est déductible de la taxe sur la valeur ajoutée applicable à cette opération. 2. Le droit à déduction prend naissance lorsque la taxe déductible devient exigible chez le redevable. Toutefois, les personnes qui effectuent des opérations occasionnelles soumises à la taxe sur la valeur ajoutée n'exercent le droit à déduction qu'au moment de la livraison. 3. La déduction de la taxe ayant grevé les biens et les services est opérée par imputation sur la taxe due par le redevable au titre du mois pendant lequel le droit à déduction a pris naissance. II. 1. Dans la mesure où les biens et les services sont utilisés pour les besoins de leurs opérations imposables, et à la condition que ces opérations ouvrent droit à déduction, la taxe dont les redevables peuvent opérer la déduction est, selon le cas : a) Celle qui figure sur les factures établies conformément aux dispositions de l'article 289 et si la taxe pouvait légalement figurer sur lesdites factures ; b) Celle qui est due à l'importation ; c) Celle qui est acquittée par les redevables eux-mêmes lors de l'achat ou de la livraison à soi-même des biens ou des services ; (…) 2. La déduction ne peut pas être opérée si les redevables ne sont pas en possession soit desdites factures, soit de la déclaration d'importation sur laquelle ils sont désignés comme destinataires réels. (…) ». Aux termes de l’article 297 A de ce code : « I. - 1° La base d'imposition des livraisons par un assujetti revendeur de biens d'occasion, d'œuvres d'art, d'objets de collection ou d'antiquité qui lui ont été livrés par un non redevable de la taxe sur la valeur ajoutée ou par une personne qui n'est pas autorisée à facturer la taxe sur la valeur ajoutée au titre de cette livraison est constituée de la différence entre le prix de vente et le prix d'achat (…) ».
13. D’une part, si la requérante se prévaut, dès lors qu’elle exerce une activité de vente de biens d’occasion, de l’application du régime de taxe sur la valeur ajoutée sur la marge, prévu par l’article 297 A précité du code général des impôts, elle n’apporte aucun élément au soutien de ses prétentions.
14. D’autre part, la requérante conteste le montant des rappels de TVA, reprochant à l’administration de ne pas avoir retenu une TVA déductible forfaitaire égale à 90 % calculée sur le montant de la TVA collectée. Toutefois, et alors qu’il résulte des dispositions précitées de l’article 271 du code général des impôts que la déduction ne peut pas être opérée si le contribuable n’est pas en possession des factures de charges, la société requérante ne produit pas le moindre élément concernant lesdites factures. De surcroît, il est constant que l’administration a tenu compte des commissions et frais prélevés par la plateforme « Back Market » et a retenu une TVA déductible à hauteur de 6 751 euros au titre de l’exercice clos en 2018 et 12 406 euros au titre de l’exercice clos en 2019. Par suite, alors que la société The Big Bazar n’établit ni la réalité ni le montant de la TVA déductible alléguée, elle n’apporte pas la preuve que les montants retenus par l’administration, au titre des exercices clos en 2018 et 2019, seraient erronés.
Sur les intérêts de retard :
15. Aux termes de l’article 1727 du code général des impôts : « I. – Toute créance de nature fiscale, dont l'établissement ou le recouvrement incombe aux administrations fiscales, qui n'a pas été acquittée dans le délai légal donne lieu au versement d'un intérêt de retard. A cet intérêt s'ajoutent, le cas échéant, les sanctions prévues au présent code. (…) ».
16. Dès lors, ainsi qu’il vient d’être dit, que les impositions en litige ont été correctement établies, la société The Big Bazar n’est pas fondée à demander la décharge des intérêts de retard qui lui ont été appliqués, en vertu des dispositions précitées, motif pris du mal-fondé de ces impositions.
Sur les pénalités :
17. Aux termes de l’article 1732 du code général des impôts dans sa version alors en vigueur : « La mise en œuvre de la procédure d'évaluation d'office prévue à l'article L. 74 du livre des procédures fiscales entraîne : a. L'application d'une majoration de 100 % aux droits rappelés ou aux créances de nature fiscale qui doivent être restituées à l'Etat (…). ». Dès lors, ainsi qu’il a été dit, que la procédure prévue à l’article L. 74 du livre des procédures fiscales a été régulièrement mise en œuvre, c’est à bon droit que le service a assorti les rappels en litige de la majoration visée au a. de l’article 1732 du code général des impôts.
18. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de la société The Big Bazar doit être rejetée en toutes ses conclusions.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de la société The Big Bazar est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société The Big Bazar et à la directrice départementale des finances publiques du Val-d’Oise.
Délibéré après l’audience du 10 février 2026, à laquelle siégeaient :
M. Huon, président,
M. Viain, premier conseiller,
Mme Hérault, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mars 2026.
La rapporteure,
signé
E. HERAULT
Le président,
signé
C. HUON
La greffière,
signé
A. TAINSA
La République mande et ordonne au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.