Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2312066
mercredi 19 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2312066 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 10ème Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 13 septembre 2023 et le 26 janvier 2024, Mme B, représentée par Me Pigot, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 9 août 2023, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;
2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de quinze jours courant à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et de la munir, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme B soutient que :
S'agissant de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :
- cette décision est insuffisamment motivée et procède d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elle est intervenue à l'issue d'une procédure irrégulière faute de saisine préalable de la commission du titre de séjour ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français, de remettre le passeport et fixant le pays de destination :
- ces décisions sont illégales pour être fondées sur une décision lui refusant un titre de séjour elle-même illégale ;
- elles sont entachées des mêmes illégalités que la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour.
Le préfet du Val-d'Oise a communiqué les pièces constitutives du dossier, lesquelles ont été enregistrées le 24 janvier 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Charlery, rapporteure ;
- et les observations de Me Leterme substituant Me Pigot, représentant Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante sri-lankaise née le 4 avril 1980, déclare être entrée en France le 6 août 2013 démunie de tout visa. Le 2 janvier 2022, elle a sollicité son admission au séjour au titre de sa vie personnelle et familiale, sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 9 août 2023, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement. Mme B sollicite l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :
2. En premier lieu, l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Et l'article L. 211-5 du même code prévoit que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".
3. En l'espèce, la décision en litige vise les textes dont elle fait application, notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celui des relations entre le public et l'administration. Le préfet du Val-d'Oise souligne que la requérante a sollicité un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lequel lui est refusé dès lors que si l'intéressée a déclaré être entrée en France le 6 août 2013, démunie de tout visa, sa présence n'est pas établie pour les années 2018 à 2021 et son époux, titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, peut demander son introduction au titre du regroupement familial. La décision relève également que, compte tenu de ces circonstances et au regard du fait que Mme B n'est pas dépourvue de toute attache dans son pays d'origine où elle a vécu jusqu'à l'âge de 33 ans, la décision ne porte pas atteinte à son droit de mener une vie familiale normale conformément à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dès lors, la décision litigieuse, qui n'est pas rédigée de manière stéréotypée, comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.
4. En deuxième lieu, la requérante fait valoir que la décision étant insuffisamment motivée, il n'est pas possible de s'assurer que le préfet du Val-d'Oise a réalisé un examen suffisamment approfondi de sa situation. Toutefois, ainsi qu'il a été dit au point précédent du présent jugement, la décision en litige est suffisamment motivée. En outre, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté attaqué, que le préfet du Val-d'Oise n'aurait pas procédé, avant son édiction, à l'examen particulier de la situation personnelle de Mme B, telle qu'elle est notamment résumée à travers la fiche de salle qu'elle a elle-même renseignée à l'occasion du dépôt de sa demande de titre de séjour. Le moyen ne peut donc qu'être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Et aux termes de l'article L. 432-13 du même code : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : () 4° Dans le cas prévu à l'article L. 435-1 ; "
6. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée.
7. Mme B fait valoir, d'une part, que la décision a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière faute de saisine préalable de la commission du titre de séjour prévue par les dispositions citées au point 5 du présent jugement, au regard de la durée de sa présence en France depuis le 6 août 2013, d'autre part, que le préfet a méconnu ces dispositions, dès lors que sa situation caractérise des motifs exceptionnels de régularisation du fait tant de la durée de plus de dix ans de sa présence, que de la circonstance qu'elle est mariée avec un compatriote titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 15 juin 2025, qu'elle exerce un emploi à temps plein pour le même employeur depuis mars 2019 et qu'elle est dépourvue de toute attache dans son pays d'origine. Toutefois, comme mentionné à juste titre à travers la décision en litige, la présence continue en France de l'intéressée pour la période allant de l'année 2018 à l'année 2021 n'est pas établie par quelques documents insuffisamment probants, tels que des documents médicaux, des relevés de compte faisant apparaître un ou deux mouvements de fonds mensuels, qu'il s'agisse de retraits ou de versements, pour des montants allant de 10 à 50 euros, dont l'identité de l'initiateur n'est pas établie, des avis d'imposition faisant apparaître une absence de revenus et une lettre du service des impôts des particuliers de Garges-lès-Gonesse centre du 10 décembre 2021 accordant une restitution d'impôts à hauteur de 624 euros, adressée tant à son époux qu'à elle-même. Par ailleurs, si Mme B soutient exercer une activité professionnelle depuis mars 2019, elle n'en justifie par aucune pièce, les bulletins de salaire qu'elle produit couvrant la période allant du 1er mai 2023 au 31 juillet 2023. Dans ces conditions, le préfet du Val-d'Oise, n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en s'abstenant de saisir la commission du titre de séjour et en estimant qu'aucune considération humanitaire ou motif exceptionnel ne justifiait l'admission exceptionnelle au séjour de Mme B. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
8. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
9. En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de refuser d'admettre au séjour un ressortissant étranger en situation irrégulière et de procéder à son éloignement d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels ces décisions seraient prises. La circonstance que l'étranger relèverait, à la date de cet examen, des catégories ouvrant droit au regroupement familial ne saurait, par elle-même, intervenir dans l'appréciation portée par l'administration sur la gravité de l'atteinte à la situation de l'intéressé. Cette dernière peut en revanche tenir compte le cas échéant, au titre des buts poursuivis par ces mesures, de ce que le ressortissant étranger en cause ne pouvait légalement entrer en France pour y séjourner qu'au seul bénéfice du regroupement familial et qu'il n'a pas respecté cette procédure.
10. D'autre part, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".
11. Se prévalant de la durée de sa présence en France de plus de dix ans depuis le mois d'août 2013, au cours de laquelle elle indique avoir nécessairement noué des relations sociales et personnelles, de son mariage depuis 2002 avec un ressortissant sri-lankais titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle, ainsi que de l'absence d'attaches dans son pays d'origine du fait du décès de son père et de la circonstance que le reste de sa famille réside aux Emirats Arabes Unis, la requérante soutient qu'elle a installé en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux de manière ancienne, stable et durable. Toutefois, comme indiqué au point 7 du présent jugement, la durée du séjour en France de Mme B n'est pas justifiée, à défaut d'établir de manière certaine sa présence habituelle au cours des années 2018 à 2021. Par ailleurs, si elle allègue avoir nécessairement noué des relations personnelles et sociales, elle n'en justifie par aucune pièce, d'autant qu'il n'est pas établi qu'elle ait exercé une activité professionnelle avant l'année 2023. Enfin, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le couple qu'elle forme avec son époux ait donné naissance à un enfant, ni qu'elle dispose d'autres attaches familiales en France que son seul époux. Dans ces conditions, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision en litige aurait porté au droit dont elle dispose à mener une vie personnelle et familiale normale, une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise, et ainsi, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni qu'elle contreviendrait aux dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile . Elle n'est pas davantage fondée, pour les mêmes motifs, à faire valoir qu'elle procèderait d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ou de ses conséquences sur sa situation.
En ce qui concerne la décision faisant obligation de quitter le territoire français, de remettre son passeport et fixant le pays de destination :
12. En premier lieu, la décision refusant à Mme B un titre de séjour n'étant pas illégale, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision, dirigé contre les décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français, de remettre son passeport et fixant le pays de destination, ne peut qu'être écarté.
13. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 7 et 11 du présent jugement, les moyens tirés de la méconnaissance des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que des stipulations de l'article 8 de de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, comme celui de l'erreur manifeste d'appréciation ne peuvent qu'être écartés.
14. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions à fin d'annulation de la requête de Mme B doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais de procédure doivent être également rejetées.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de Mme B est rejetée
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 5 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ouillon, président,
Mme Charlery, première conseillère,
Mme Fabas, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.
La rapporteure,
signé
C. Charlery
Le président,
signé
S. OuillonLa greffière,
signé
M-J. Ambroise
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2312066
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