Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2312187
mardi 25 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2312187 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 8ème Chambre |
Texte intégral
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête, enregistrée sous le numéro 2312187, le 15 septembre 2023, M. A E, représenté par Me Amram, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 31 mai 2023 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé d'admettre son épouse D F et son fils M. B E au bénéfice du regroupement familial ;
2°) d'enjoindre au préfet à titre principal, d'autoriser le regroupement familial demandé dans le délai de 15 jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire de réexaminer sa demande dans le même délai et sous la même astreinte ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision contestée est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des articles L. 434-7 et R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 mars 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun moyen invoqué n'est fondé.
II. Par une requête, enregistrée sous le numéro 2312188 le 15 septembre 2023, M. A E, représenté par Me Amram, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 31 mai 2023 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé d'admettre son fils C E au bénéfice du regroupement familial ;
2°) d'enjoindre au préfet à titre principal, d'autoriser le regroupement familial demandé dans le délai de 15 jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire de réexaminer sa demande dans le même délai et sous la même astreinte ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision contestée est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des articles L. 434-2 et L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
La requête a été communiquée au préfet du Val-d'Oise qui n'a pas produit d'observation.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Cuisinier-Heissler, rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A E, ressortissant turc né le 1er janvier 1972, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 31 mai 2026, a présenté le 20 avril 2021 une demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse et de ses deux enfants nés les 27 janvier 2004 et 27 avril 2007. Par deux décisions du 31 mai 2023, le préfet a d'une part, refusé d'admettre son épouse et son plus jeune fils au bénéfice du regroupement familial au motif que l'intéressé ne remplit pas les conditions de ressources et, d'autre part, refusé d'admettre son fils ainé au bénéfice du regroupement familial au motif que ce dernier était majeur à la date de dépôt de la demande. Par deux courriers du 15 juin 2023, M. E a déposé deux recours gracieux contre ces ceux décisions de rejet en date du 31 mai 2023. M. E doit être regardé comme demandant l'annulation de ces quatre décisions.
2. Les requêtes susvisées n°°2312187 et 2312188 concernent le même requérant, présentent les mêmes conclusions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la requête n°2312187 :
3. En premier lieu, la décision en litige du 31 mai 2023 comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation ne peut qu'être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes: 1o Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille; 2o Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique; 3o Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil ". Aux termes de l'article L. 434-8 du même code : " Pour l'appréciation des ressources mentionnées au 1o de l'article L. 434-7 toutes les ressources du demandeur et de son conjoint sont prises en compte, indépendamment des prestations familiales, de l'allocation équivalent retraite et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles, à l'article L. 815-1 du code de la sécurité sociale et aux articles L. 5423-1 et L. 5423-2 du code du travail. Ces ressources doivent atteindre un montant, fixé par décret en Conseil d'État, qui tient compte de la taille de la famille du demandeur et doit être au moins égal au salaire minimum de croissance mensuel et au plus égal à ce salaire majoré d'un cinquième. Aux termes de l'article R. 434-4 " Pour l'application du 1o de l'article L. 434-7, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : 1o Cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes; 2o Cette moyenne majorée d'un dixième pour une famille de quatre ou cinq personnes; () "
5. Il résulte de ces dispositions que le caractère stable et suffisant du niveau de ressources du demandeur est apprécié sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette même période. Cependant, lorsque ce seuil n'est pas atteint au cours de la période considérée, il est toujours possible, pour le préfet, de prendre une décision favorable en tenant compte de l'évolution des ressources du demandeur, y compris après le dépôt de la demande.
6. Pour rejeter la demande de regroupement familial présentée par M. E, le préfet du Val-d'Oise s'est fondé sur le motif que les conditions de ressources ne sont pas conformes dès lors que la moyenne des revenus mensuels de l'intéressé sur les douze mois précédant sa demande déposée le 3 mai 2021, évaluée à un montant de 1404,63 euros bruts, est inférieure au salaire minimum de croissance brut pour 3 personnes de 1539 euros bruts au cours de cette même période. S'il ressort des pièces du dossier que la demande de regroupement familial a fait l'objet d'un enregistrement par les services de la préfecture le 5 mai 2022 après avoir été déposée le 3 mai 2021, seule cette dernière date est mentionnée sur la décision en litige et il n'est pas contesté en défense que le dossier était complet à cette date. La décision contestée évalue d'ailleurs la moyenne des revenus mensuels de l'intéressé sur les douze mois précédant cette date pour rejeter la demande. Dès lors, la date de dépôt du dossier est bien le 3 mai 2021.
7. Il ressort des pièces du dossier que la moyenne des revenus mensuels du requérant sur les douze mois précédant sa demande soit entre mai 2020 et avril 2021 ne peut pas être calculée faute de communication de pièces justificatives antérieures à janvier 2021. L'intéressé fait valoir que ses ressources ont évolué postérieurement au dépôt de sa demande. Toutefois, il ressort des bulletins de paie produits pour la période comprise entre mai 2022 et avril 2023, soit sur les douze mois précédant la décision de rejet, que le salaire mensuel net moyen de M. E d'un montant de 1027,36 euros est inférieure à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance net au cours de cette période. Dès lors, les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation de la situation de M. E au regard des articles L. 434-7 et R. 434-4 précités ne peuvent qu'être écartés.
8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".
9. Il résulte de ces dispositions que si l'autorité administrative peut légalement rejeter une demande de regroupement familial, notamment dans le cas de ressources insuffisantes du demandeur ou de l'absence de logement adapté, elle ne peut le faire qu'après avoir vérifié que, ce faisant, elle ne porte pas une atteinte excessive au droit du demandeur au respect de sa vie privée et familiale, garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
10. M. E soutient son épouse et ses enfants vivent en Turquie dans le plus grand dénouement, sans logement ni secours, sous des tentes, et sont exposés à des dangers liés à l'insécurité de la zone du séisme. Toutefois, le requérant ne justifie pas de la réalité et de l'intensité des liens qu'il entretient avec son épouse et ses deux fils. Par ailleurs, la décision en litige n'a pas pour effet de séparer l'intéressé de son épouse et de ses fils dès lors que ces derniers ne se trouvent pas sur le territoire français mais résident toujours en Turquie. Ainsi, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, la décision de refus de regroupement familial en litige n'a pas méconnu les stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qui ne garantit pas à l'étranger le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer une vie familiale. Par suite, ce moyen doit être écarté.
11. Il résulte de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 31 mai 2023 ni de la décision implicite de rejet de son recours gracieux par lesquelles le préfet a refusé d'admettre au bénéfice du regroupement familial son épouse et son plus jeune fils. Par suite, les conclusions de la requête n°2312187 aux fins d'annulation, d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la requête n°2312188 :
12. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial: / 1o Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans; / 2o Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. ".
13. En refusant le bénéfice du regroupement familial à M. C E, fils du requérant, au motif que l'intéressé était majeur à la date du dépôt de la demande le 3 mai 2021 et ne remplit plus la condition d'âge pour pouvoir bénéficier d'un regroupement familial, alors qu'il ressort des pièces du dossier que l'intéressé, né le 27 janvier 2004, était mineur à la date du 3 mai 2021, le préfet a entaché sa décision du 31 mai 2023 d'une erreur de fait. S'il ressort des pièces du dossier que la demande de regroupement familial a fait l'objet d'un enregistrement par les services de la préfecture le 5 mai 2022 après avoir été déposée le 3 mai 2021, seule cette dernière date est mentionnée sur la décision en litige et il n'est pas contesté en défense que le dossier était complet à cette date. Par suite, seule la date du 3 mai 2021 devant être prise en compte pour calculer l'âge de M. C E, il s'ensuit que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, M. E est fondé à demander l'annulation de la décision du 31 mai 2023, ainsi que de la décision implicite de rejet de son recours gracieux.
14. Eu égard à ce motif d'annulation et compte tenu des ressources du requérant exposées au point 7 du présent jugement, qui s'opposent à ce qu'il puisse faire l'objet d'une décision lui accordant le bénéfice du regroupement familial, le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution.
15. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 31 mai 2023 et la décision implicite de rejet du recours gracieux par lesquelles le préfet du Val-d'Oise a refusé d'admettre M. C E au bénéfice du regroupement familial sont annulées.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête n°2312188, ensemble la requête n°2312187, sont rejetés.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A E et au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 29 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Bertoncini, président,
Mme Saïh, première conseillère,
Mme Cuisinier-Heissler, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juin 2024.
La rapporteure,
Signé
S. Cuisinier-HeisslerLe président,
Signé
T. BertonciniLa greffière,
Signé
N. Magen
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2312187-2312188
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