Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2312308

mercredi 3 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2312308
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a annulé l'arrêté du 15 juin 2022 par lequel le préfet du Val-d'Oise refusait de délivrer un titre de séjour à M. B, ressortissant algérien, et l'obligeait à quitter le territoire français. Le tribunal a jugé que le préfet n'avait pas établi la réalité des faits de trouble à l'ordre public invoqués, la seule inscription au fichier TAJ étant insuffisante, et que l'ordonnance de protection dont avait bénéficié l'ancienne concubine de M. B ne permettait pas non plus de caractériser une menace. En conséquence, la décision de refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français ont été annulées pour erreur d'appréciation. Cette solution s'appuie sur l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 19 et 21 septembre 2023, le 29 janvier 2024 et le 19 avril 2024, M. A B, représenté par Me Maillet demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 juin 2022, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours à compter de la notification de l'arrêté et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer un titre de séjour, à défaut, de procéder que réexamen de sa situation administrative, à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

En ce qui concerne les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire :

- elles ont été signées par une autorité incompétente ;

- elle sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elles méconnaissent les dispositions de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale dès lors que le préfet ne justifie pas d'autorisation de consultation de ses antécédents judiciaires ;

- elles sont entachées d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elles ne retiennent pas que M. B répond aux critères posés par l'article 7 bis g) de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'aucun trouble à l'ordre public ne peut être caractérisé ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 6-4 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent 3, 9 et 16 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 janvier 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête et communique les pièces utiles au dossier.

Par une ordonnance du 23 janvier 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au

26 février 2024.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision en date du 3 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ouillon, président-rapporteur ;

- et les observations de Me Maillet, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant algérien né le 20 juin 1991, déclare être entré en France le 1er janvier 2015, démuni de tout visa. Il a été mis en possession d'un certificat de résidence en sa qualité de parent d'enfant français, valable du 21 mai 2019 au 20 mai 2020. Le 9 décembre 2020, il a sollicité du préfet du Val-d'Oise le renouvellement de son certificat de résidence et la délivrance d'un certificat de résidence de dix ans sur le fondement de l'article 7 bis g) de l'accord franco-algérien modifié du 27 décembre 1968. Par un arrêté du 15 juin 2022, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixé le pays de renvoi. M. B sollicite l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter la demande de renouvellement du certificat de résidence de M. B, le préfet du Val-d'Oise s'est fondé sur la circonstance que M. B a troublé l'ordre public au cours des années 2017 à 2021, au motif qu'il est défavorablement connu des services de police pour plusieurs faits et qu'à la suite de son comportement, son ancienne concubine s'est vue délivrer une ordonnance de protection par le juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire de Pontoise, en date du 23 avril 2019, d'une durée de six mois. Toutefois, d'une part, si le préfet verse aux débats la consultation du fichier dénommé " traitement des antécédents judiciaires " (TAJ) faisant apparaitre les faits rapportés dans l'arrêté du 15 juin 2022, il suffit d'avoir été entendu par les services de police pour qu'une inscription soit portée au fichier " traitement des antécédents judiciaires ". En l'absence de toute autre élément apporté par l'administration, la seule mention figurant à ce fichier dont se prévaut le préfet du Val-d'Oise ne saurait suffire à établir la matérialité des faits susceptibles de caractériser la menace à l'ordre public que constituerait l'intéressé. D'autre part, si l'ancienne concubine de M. B a bénéficié d'une ordonnance de protection en date du 23 avril 2019 pour une durée de six mois, le prononcé de cette mesure n'avait pas fait obstacle à ce qu'un certificat de résidence en sa qualité de parent d'enfant français, soit délivré à l'intéressé le 21 mai 2019 et ne lui a pas été retiré. De plus, le juge aux affaires familiales du tribunal de Pontoise a rejeté, par une ordonnance du 28 janvier 2021, la seconde demande d'ordonnance de protection présentée par l'ancienne concubine de l'intéressé au motif que " après la première ordonnance de protection, il n'est pas établit que l'intéressé aurait cherché à s'approcher de son ancienne concubine, ni de sa fille et a fortiori commis de violences physiques à leur égard les éléments versés aux débats ne permettent pas de caractériser ni la vraisemblance des violences alléguées, ni la vraisemblance du danger dont la requérante fait état. ". Enfin, s'il ressort des mentions du bulletin n° 2 du casier judiciaire de M. B que ce dernier a fait l'objet d'une ordonnance pénale prononcée le 29 mai 2020 par le président du tribunal judiciaire de Pontoise pour des faits d'usage illégal de stupéfiants ayant donné lieu à une amende de 500 euros, eu égard à leur nature et leur caractère, ces seuls faits pour repréhensible qu'ils soient ne suffisent pas à eux seuls, à caractériser un trouble à l'ordre public justifiant un refus de séjour. Par suite, M. B est fondé à soutenir que les seuls faits qui lui étaient reprochés, ne suffisaient pas à établir, qu'à la date de l'arrêté attaqué, sa présence en France constituait une menace pour l'ordre public et que le préfet ne pouvait pas retenir cette circonstance pour lui refuser un titre de séjour.

3. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet du Val-d'Oise du 15 juin 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

4. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique seulement que le préfet du Val-d'Oise procède au réexamen de la situation de M. B. Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise d'y procéder dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

5. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Maillet, avocat de M. B renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Maillet de la somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Val-d'Oise du 15 juin 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise de procéder au réexamen de la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Maillet une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Maillet renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Maillet et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 19 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Ouillon, président,

Mme Charlery, première conseillère,

Mme Fabas, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2024.

Le président-rapporteur,

signé

S. Ouillon

L'assesseure la plus ancienne,

signé

C. CharleryLa greffière,

signé

M-J. Ambroise

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.