Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2312577
mercredi 19 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2312577 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 10ème Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 24 septembre 2023 et le 5 décembre 2023, Mme C, représentée par Me Haik, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 21 août 2023, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;
2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise ou à tout préfet compétent, à titre principal, de lui délivrer prioritairement un titre de séjour portant la mention " étudiant ", ou " vie privée et familiale " ou à défaut " salarié ", dans le délai d'un mois courant à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et de la munir, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme C soutient que l'arrêté attaqué :
- a été signé par une autorité incompétente ;
- est insuffisamment motivé ;
- le préfet a omis d'examiner sa situation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ces dispositions faute d'avoir pris en compte son parcours académique exemplaire et l'intensité de sa vie privée et familiale ;
- l'arrêté est entaché d'erreur de fait pour indiquer qu'elle ne justifie pas d'un visa de long séjour alors qu'elle est entrée sur le territoire muni d'un visa de long séjour de type D portant la mention " étudiant " ;
- l'arrêté procède d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle et familiale ;
- il contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et procède d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juin 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'Accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mats 1988 modifié ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Charlery, rapporteure ;
- et les observations de Me Aita, substituant Me Haik, représentant Mme C.
Mme C a produit une note en délibéré, enregistrée le 5 juin 2024 à 17 heures 58.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C, ressortissante tunisienne née le 17 décembre 1991, est entrée en France le 28 février 2021 sous couvert d'un visa délivré par les autorités espagnoles valable du 28 février au 12 juin 2021. Le 14 mars 2023, elle a sollicité son admission au séjour en qualité d'étudiante dans le cadre des dispositions des articles L. 422-1 à L. 422-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 21 août 2023, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement. Mme C sollicite l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par Mme A D, adjointe à la cheffe du bureau du contentieux de l'éloignement de la préfecture du Val-d'Oise, qui disposait d'une délégation du préfet de ce département à l'effet de signer toutes décisions portant refus de titre de séjour en cas d'absence ou d'empêchement du directeur des migrations et de l'intégration et de son adjointe, accordée par arrêté n°23-042 du 11 juillet 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans la Val-d'Oise n°88 du même jour. Il suit de là que le moyen tiré de ce que la décision en litige aurait été signée par une autorité incompétente, manquant en fait, ne peut qu'être écarté.
3. En deuxième lieu, l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Et l'article L. 211-5 du même code prévoit que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".
4. En l'espèce, l'arrêté en litige vise les textes dont il fait application, notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'Accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 modifié, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celui des relations entre le public et l'administration. Le préfet du Val-d'Oise souligne que Mme C a sollicité son admission au séjour en qualité d'étudiante, sur le fondement des articles L. 422-1 à 3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ne peut lui être accordée faute qu'elle soit en mesure de présenter un visa de long séjour de plus de trois mois. La décision relève également que l'intéressée est célibataire, sans charge de famille et n'est pas dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident ses parents et où elle a vécu jusqu'à l'âge de 29 ans, circonstances dont il découle qu'elle ne peut prétendre ni à une admission exceptionnelle au séjour, ni à un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et que la décision prise à son encontre ne porte pas atteinte à son droit de mener une vie familiale normale conformément à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dès lors, la décision litigieuse comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement de manière suffisamment précise pour que la requérante soit mise à même d'en comprendre les motifs et alors que le préfet n'est pas tenu de reprendre de manière exhaustive l'intégralité des éléments de la situation de l'intéressée qui ont été portés à sa connaissance. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.
5. En troisième lieu, Mme C soutient que le préfet a occulté la circonstance qu'elle est entrée régulièrement en France sous couvert d'un visa de long séjour de type " D " portant la mention " étudiant " délivré par les autorités espagnoles et doit être regardée ce faisant comme invoquant l'erreur de fait dont serait entachée la décision en litige. Néanmoins, c'est à juste titre que la décision relève que l'intéressée ne justifie pas du visa de long séjour exigé du ressortissant étranger désireux de s'installer en France plus de trois mois, dès lors que le visa produit par la requérante, délivré par l'ambassade d'Espagne à Tunis, valable du 28 février au 12 juin 2021, ne saurait tenir lieu du visa de long séjour nécessaire à une installation en France. Le moyen ne peut donc qu'être écarté.
6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".
7. Mme C soutient que le préfet du Val-d'Oise aurait omis d'examiner sa situation sur le fondement de ces dispositions et aurait entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation au regard desdites dispositions pour n'avoir pas pris en compte son parcours académique exemplaire qui lui offre des perspectives professionnelles et l'intensité de sa vie privée et familiale. Toutefois, d'une part, il ressort des mentions de l'arrêté en litige que le préfet du Val-d'Oise a examiné la possibilité d'accorder à Mme C une admission exceptionnelle au séjour au titre de sa vie privée et familiale en examinant si les conditions de son séjour étaient de nature à caractériser des circonstances humanitaires ou des motifs exceptionnels d'admission au séjour. D'autre part, Mme C ne présente une durée de séjour que de deux ans à la date de la décision attaquée, pour être entrée sur le territoire le 28 février 2021. La circonstance qu'elle ait suivi au cours de l'année universitaire 2021/2022 le Mastère 1 de droit de l'entreprise et du numérique de l'Institut supérieur du droit, établissement supérieur d'enseignement privé non reconnu par l'Etat et qu'elle poursuive son cursus en Mastère 2 de droit de la propriété intellectuelle et du numérique dans le même établissement pour l'année 2022/2023 n'est pas susceptible de caractériser un motif exceptionnel d'admission au séjour. Par ailleurs, si Mme C justifie avoir exercé des activités professionnelles, il s'agit d'emplois ponctuels d'hôtesse, street marketing et accueil événementiel sur la période courant du 2 au 31 décembre 2021, puis du 19 au 22 avril 2022 pour la société Style Hôtesse, de serveuse à temps partiel du 1er au 31 août 2022 pour la société BDV et du 1er octobre 2022 au 31 mars 2023 pour la société L'Envie du jour, de garde d'enfant à temps partiel du 11 octobre 2021 jusqu'au 31 mars 2023, pour la société Aire des Anges, et enfin, de serveuse polyvalente sous contrat à durée indéterminée à temps partiel à hauteur de 108,33 heures pour la société SAS 53 Tolbiac, à compter du 21 mars 2023. Si elle se prévaut également d'un contrat à durée indéterminée signé le 15 août 2023 avec la société Hurricane, il s'agit d'un contrat de prestations de services en vue de la création d'un site internet, conformément à un cahier des charges établi par le commanditaire, qui ne lui confère pas le statut de salarié et a vocation à s'achever à la fin de la prestation. Sur le plan personnel et familial, Mme C produit seulement la carte d'identité française de M. F C, qu'elle présente comme son frère, et une attestation de sa sœur, Mme B C, titulaire d'une carte de résidente valable jusqu'au 14 mars 2033, qui s'engage à prendre en charge tous les frais liés au séjour de sa sœur en France. Cependant, la seule présence du frère et de la sœur de Mme C en France, fut-elle régulière, ne saurait davantage faire regarder sa situation comme relevant d'un motif exceptionnel ou d'une circonstance humanitaire susceptible de justifier une régularisation à titre exceptionnel. Dans ces conditions, le préfet du Val-d'Oise, n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en estimant qu'aucune considération humanitaire ou motif exceptionnel ne justifiait l'admission exceptionnelle au séjour de Mme C au titre de sa vie privée et familiale.
8. En cinquième lieu, d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
9. En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de refuser d'admettre au séjour un ressortissant étranger en situation irrégulière et de procéder à son éloignement d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels ces décisions seraient prises.
10. D'autre part, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".
11. Mme C, qui est entrée récemment en France le 28 février 2021, est célibataire, sans charge de famille et n'est pas dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident ses parents et où elle a elle-même vécu jusqu'à l'âge de 29 ans. Elle ne justifie par aucune pièce avoir noué en France des relations sociales ou professionnelles durables et intenses, en dépit de ses allégations. La circonstance que son frère possède la nationalité française et que sa sœur, qui la prend en charge, réside régulièrement en France, sous couvert d'un certificat de résidence de dix ans, ne lui confère aucun droit au séjour. De sorte que Mme C ne justifie pas avoir installé en France de manière ancienne, stable et durable, le centre de ses intérêts personnels et familiaux. Dans ces conditions, elle n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté en litige aurait porté au droit dont elle dispose à mener une vie personnelle et familiale normale, une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a été pris, et ainsi, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni qu'il contreviendrait aux dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle n'est pas davantage fondée, pour les mêmes motifs, à faire valoir que cet arrêté procèderait d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ou de ses conséquences sur sa situation.
12. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions à fin d'annulation de la requête de Mme C doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction et de celles relatives aux frais de procédure.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de Mme C est rejetée
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E C et au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 5 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ouillon, président,
Mme Charlery, première conseillère,
Mme Fabas, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.
La rapporteure,
signé
C. Charlery
Le président,
signé
S. OuillonLa greffière,
signé
M-J. Ambroise
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2312577
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