Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2313224
mercredi 19 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2313224 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 10ème Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 5 octobre 2023 et le 9 novembre 2023, Mme A, représentée par Me Mboutou Zeh, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 1er juillet 2022, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;
2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de réexaminer sa situation dès notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil, en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de la renonciation de ce dernier à percevoir la part de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
Mme A soutient que :
S'agissant de l'arrêté pris dans son ensemble :
- cette décision est insuffisamment motivée ;
S'agissant de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :
- cette décision est entachée d'erreur de droit pour ne pas avoir pris en compte ses années de séjour sous une identité d'emprunt ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est intervenue à l'issue d'une procédure irrégulière faute de saisine préalable de la commission du titre de séjour ;
- elle contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est illégale pour être fondée sur une décision lui refusant un titre de séjour elle-même illégale ;
S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :
- cette décision est illégale pour être fondée sur des décisions lui refusant un titre de séjour et lui faisant obligation de quitter le territoire elles-mêmes illégales.
Le préfet du Val-d'Oise a produit les pièces constitutives du dossier, lesquelles ont été enregistrées le 5 avril 2024.
Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 24 avril 2023 du bureau de l'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Charlery, rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante nigériane née le 8 août 1972, déclare être entrée en France le 24 janvier 2011. Le 22 décembre 2021, elle a sollicité son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 1er juillet 2022, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement. Mme A sollicite l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :
2. L'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". L'article L. 211-5 du même code prévoit que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". Et aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. (). ".
3. En l'espèce, l'arrêté en litige vise les textes dont il fait application, notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celui des relations entre le public et l'administration. Le préfet du Val-d'Oise souligne que Mme A, qui déclare être entrée en France le 24 janvier 2011 démunie de tout visa, a sollicité une admission exceptionnelle au séjour, laquelle ne peut lui être accordée dès lors que les années pendant lesquelles elle a utilisé une fausse identité, notamment avant 2020, ne peuvent être prises en compte et que la production d'une promesse d'embauche n'est pas suffisante à elle seule pour justifier une régularisation. L'arrêté relève également que Mme A est célibataire, sans charge de famille et n'établit pas être dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine où elle a vécu jusqu'à l'âge de 39 ans, circonstances dont il découle que la décision ne porte pas atteinte à son droit de mener une vie familiale normale conformément à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. La décision faisant à l'intéressée obligation de quitter le territoire français n'avait pas à faire l'objet d'une motivation spécifique dès lors que la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour était suffisamment motivée. Il en est de même de la décision fixant à trente jours le délai de départ volontaire qui est le délai de principe susceptible d'être accordé. Enfin, la décision fixant le pays de renvoi vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, indique la nationalité de Mme A et précise qu'elle n'établit pas être dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine. Cette décision est ainsi suffisamment motivée. Dès lors, l'arrêté litigieux, dans toutes les décisions qui le composent, comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement sans avoir recours à des formules stéréotypées. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.
En ce qui concerne la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :
4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14.". Et aux termes de l'article L. 432-13 du même code : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : () 4° Dans le cas prévu à l'article L. 435-1 ; "
5. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée.
6. Mme A soutient, d'une part, que le préfet du Val-d'Oise ne pouvait écarter les années passées sous une fausse identité pour apprécier la durée de son séjour en France et qu'il a, ce faisant, méconnu les dispositions précitées, tant en ne saisissant pas la commission du titre de séjour, dès lors qu'elle est présente en France depuis plus de dix ans, pour partie sous une fausse identité, qu'en ne lui accordant pas une régularisation de sa situation à titre exceptionnel. Toutefois, Mme A ne produit des preuves de présence en France qu'à compter de l'année 2020, au demeurant peu nombreuses et insuffisamment probantes, et ne justifie donc pas de la durée de la présence qu'elle allègue. Il suit de là qu'à supposer que, pour refuser de saisir la commission du titre de séjour, le préfet ait écarté les années passées sous une fausse identité, il ressort des pièces du dossier qu'il aurait pris la même décision en se fondant seulement sur les pièces produites. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient Mme A, le préfet du Val-d'Oise ne s'est pas seulement fondé sur la durée de sa présence en France pour lui refuser une admission exceptionnelle au séjour mais a également pris en compte la promesse d'embauche qu'elle produisait, dont il a considéré qu'elle ne suffisait pas à justifier une régularisation. En outre, et en tout état de cause, l'ancienneté du séjour en France de l'intéressée, au demeurant non établie, n'est pas, à elle seule, de nature à justifier une mesure de régularisation. Par ailleurs, sur le plan professionnel, Mme A ne produit aucun document susceptible de justifier de ce qu'elle aurait exercé la moindre activité professionnelle pendant son séjour en France. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet du Val-d'Oise aurait méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en prenant à son encontre la décision qu'elle conteste.
7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de refuser d'admettre au séjour un ressortissant étranger en situation irrégulière et de procéder à son éloignement d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels ces décisions seraient prises.
9. Mme A, qui se fonde seulement sur la durée alléguée mais non établie de son séjour en France depuis 2011 et ne produit aucune pièce attestant de relations familiales, sociales ou professionnelles qu'elle aurait créées en France, n'établit pas qu'elle y aurait fixé le centre de ses intérêts personnels et familiaux de manière ancienne, intense, stable et durable. Au demeurant, elle ne conteste pas les mentions de la décision en litige selon lesquelles elle est célibataire, sans charge de famille et qu'elle n'établit pas être dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine. Elle n'est donc pas fondée à soutenir que le préfet du Val-d'Oise, en prenant la décision en litige, aurait porté au droit dont elle dispose à mener une vie personnelle et familiale normale, une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise.
En ce qui concerne la décision faisant obligation de quitter le territoire français :
10. La décision refusant à Mme A un titre de séjour n'étant pas illégale, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision, dirigé contre la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français, ne peut qu'être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
11. Les décisions refusant à Mme A un titre de séjour et lui faisant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégales, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de ces décisions, dirigé contre la décision fixant le délai de départ volontaire, ne peut qu'être écarté.
12. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions de la requête de Mme A doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence des conclusions à fin d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles relatives aux frais du litige.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de Mme A est rejetée
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Mboutou Zehet au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 5 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ouillon, président,
Mme Charlery, première conseillère,
Mme Fabas, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.
La rapporteure,
signé
C. Charlery
Le président,
signé
S. OuillonLa greffière,
signé
M-J. Ambroise
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2313224
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