Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2313612

mercredi 19 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2313612
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 12 octobre 2023, le 24 octobre 2023 et le 11 mars 2024, M. C, représenté par Me Levy, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 21 septembre 2023, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " dans le délai d'un mois courant à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. C soutient que l'arrêté attaqué :

- a été signé par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivé et procède d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- est intervenu à l'issue d'une procédure irrégulière faute de saisine de la commission du titre de séjour ;

- contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnait l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2024, le préfet du Val-d'Oise confirme la décision attaquée et communique les pièces constitutives du dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Charlery, rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant congolais (République Démocratique du Congo) né le 8 avril 1984, déclare être entré en France en 2010 démuni de tout visa. Le 15 décembre 2022, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 21 septembre 2023, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement. M. C sollicite l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par Mme B D, adjointe au directeur des migrations et de l'intégration de la préfecture du Val-d'Oise, qui bénéficiait d'une délégation de signature du préfet de ce département à l'effet de signer tout arrêté de refus de délivrance de titre de séjour, toute obligation de quitter le territoire français avec fixation ou non d'un délai de départ volontaire et toute décision fixant le pays d'éloignement en cas d'empêchement du directeur des migrations et de l'intégration, consentie par l'arrêté n°23-042 du 11 juillet 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de l'État dans le département n°88. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte attaqué manque en fait et doit ainsi être écarté.

3. En deuxième lieu, l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Et l'article L. 211-5 du même code prévoit que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". Enfin, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. (). ".

4. En l'espèce, l'arrêté en litige vise les textes dont il fait application, notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celui des relations entre le public et l'administration. Le préfet du Val-d'Oise souligne que M. C a sollicité une admission exceptionnelle au séjour, laquelle ne peut lui être accordée faute d'apporter d'autre document qu'une promesse d'embauche et de justifier de sa présence alléguée depuis 2010, notamment pour les années 2014 à 2018 et 2020, raison pour laquelle la commission du titre de séjour n'a pas à être saisie. L'arrêté relève également que M. C est célibataire, n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident sa fille, ses parents, ses deux frères et où il a vécu jusqu'à l'âge de 26 ans, circonstances dont il découle qu'il ne peut bénéficier d'un titre de séjour au regard de sa vie personnelle et familiale et que la décision ne porte pas atteinte à son droit de mener une vie familiale normale conformément à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. La décision faisant à M. C obligation de quitter le territoire français n'avait pas à faire l'objet d'une motivation spécifique dès lors que la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour était suffisamment motivée. Il en est de même de la décision fixant à trente jours le délai de départ volontaire qui est le délai de principe susceptible d'être accordé. Enfin, la décision fixant le pays de renvoi vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, indique la nationalité du requérant et précise qu'il n'est pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident sa fille, ses parents et ses deux frères. Cette décision est ainsi suffisamment motivée. Dès lors, l'arrêté litigieux comporte, dans toutes les décisions qui le composent, l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, y compris au regard de la situation familiale du requérant. La circonstance que l'arrêté ne mentionne pas l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant n'est pas de nature à le faire regarder comme insuffisamment motivé dès lors que ces stipulations n'en constituent pas le fondement juridique Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

5. En troisième lieu, si M. C soutient que le préfet n'a pas examiné sa relation avec ses enfants, cette circonstance, qui met en cause le bien-fondé de l'appréciation portée par cette autorité sur l'intensité et la réalité de cette relation, est sans incidence sur la complétude de l'examen effectué, qui a pris en compte l'ensemble des informations utiles portées à la connaissance du préfet. Par ailleurs, en mentionnant la présence dans son pays d'origine de la fille du requérant et en indiquant que le fait d'être parent d'enfants nés en France ne lui ouvre aucun droit au séjour, le préfet du Val-d'Oise a pris en compte l'intérêt supérieur de l'ensemble des enfants de l'intéressé et a examiné si leur existence était de nature à impacter son droit au séjour. D'une manière générale, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté attaqué, en particulier des éléments de motivation rappelés au point précédent, que le préfet du Val-d'Oise n'aurait pas procédé, avant son édiction, à l'examen particulier de la situation personnelle de M. C. Par suite, le moyen ne peut qu'être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Et aux termes de l'article L. 432-13 du même code : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : () 4° Dans le cas prévu à l'article L. 435-1 ; "

7. M. C fait valoir que la commission du titre de séjour devait être saisie au regard de sa durée de résidence en France laquelle est supérieure à dix ans pour avoir débuté en 2010. Toutefois, comme le relève à juste titre l'arrêté en litige, la présence habituelle sur le territoire de M. C n'est pas établie pour les années allant de 2014 à 2018 par des documents peu nombreux et insuffisamment probants tels que des documents médicaux, des courriers de l'assurance maladie, d'une société de transport ou de distributeurs d'énergie, des avis d'impôt sur le revenu dont il ressort une absence de revenus, des courriers de Pôle Emploi, un relevé d'achat de forfait de transport et deux relevés de compte pour les mois de janvier et septembre 2018 faisant état de seulement deux mouvements de fonds. Dans ces conditions, le préfet du Val-d'Oise n'était pas tenu de saisir la commission du titre de séjour.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de refuser d'admettre au séjour un ressortissant étranger en situation irrégulière et de procéder à son éloignement d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels ces décisions seraient prises.

10. M. C soutient qu'il a fixé en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux comme en témoigne la durée de sa résidence sur le territoire depuis 2010, ainsi que les conditions de son séjour dont il ressort qu'il est en couple avec Mme E, ressortissante congolaise titulaire d'une carte de résident valable du 24 novembre 2023 au 23 novembre 2033, avec laquelle il a eu deux enfants, A née le 13 juillet 2018 et Jaliana née le 14 septembre 2021 dont il s'occupe même si, pour des raisons matérielles, il ne peut résider avec elles. Toutefois, comme il a été dit au point 7 du présent jugement, la présence continue en France du requérant n'est pas justifiée pour les années allant de 2014 à 2018, il ne vit pas avec la mère de ses enfants pour des motifs qui ne sont pas documentés et sa participation à l'entretien et l'éducation de ses deux filles se limite à un accompagnement ponctuel à des consultations médicales, à la récupération de l'ainée au domicile de l'assistante maternelle au cours de l'année 2020 et à quelques achats de produits alimentaires illustrés uniquement par des factures se rapportant à l'année 2019, ainsi que l'avait déjà relevé le jugement n°1821446 du 28 novembre 2018 du magistrat désigné du tribunal administratif de Paris qui confirmait une précédente mesure d'éloignement prise à son encontre. Dans le même temps, M. C ne conteste pas les mentions de l'arrêté en litige selon lesquelles il a une fille dans son pays d'origine où résident également ses parents, ses deux frères et où il a lui-même vécu jusqu'à l'âge de 26 ans. Par ailleurs, si M. C se prévaut d'une promesse d'embauche, ce document n'est pas versé à l'instance. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en prenant l'arrêté en litige, le préfet du Val-d'Oise aurait porté une atteinte disproportionnée au droit dont il dispose à mener une vie personnelle et familiale par rapport aux buts en vue desquels il a été pris et ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. En sixième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir et sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale, dans toutes les décisions les concernant, à l'intérêt supérieur des enfants.

12. Pour le motif énoncé au point 10 du présent jugement tiré de ce que la participation autre que ponctuelle de M. C à l'entretien et l'éducation de ses enfants n'est pas établie, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ne peut qu'être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. C ne peuvent qu'être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction sous astreinte et de celles relatives aux frais de procédure.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 5 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Ouillon, président,

Mme Charlery, première conseillère,

Mme Fabas, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.

La rapporteure,

signé

C. Charlery

Le président,

signé

S. OuillonLa greffière,

signé

M-J. Ambroise

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2313612