Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2313623

mardi 14 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2313623
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 12 et 25 octobre 2023 et le 19 avril 2024, Mme B A, représentée par Me Gouillon, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 juillet 2023, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " étudiant " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation administrative et de lui délivrer, dans l'attente de cet examen, une autorisation provisoire de séjour, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros, à verser à conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme A soutient que :

En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son parcours universitaire est cohérent ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnait les articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration en ce qu'elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par exception d'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 mars 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête et produit les pièces constitutives du dossier.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par un courrier du 11 avril 2024, les parties ont été avisées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen d'ordre public, relevé d'office, tiré de ce que le préfet du Val-d'Oise ne pouvant examiner le droit au séjour de la requérante en qualité d'étudiante sur le fondement de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, insusceptible de s'appliquer à une ressortissante sénégalaise, il y aurait lieu de substituer l'article 9 de la convention signée le 1er août 1995 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Sénégal à l'article L. 422-1 du code précité, comme base légale de la décision de refus de séjour.

Mme A a été admise à l'aide juridictionnelle totale par une décision en date du 13 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention du 1er août 1995 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Sénégal sur la circulation et le séjour des personnes ;

- l'accord du 23 septembre 2006 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Sénégal relatif à la gestion concertée des flux migratoires et l'avenant à cet accord signé le 25 février 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Ouillon, président- rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante sénégalaise née le 23 février 1997, est entrée sur le territoire français le 8 septembre 2019 sous couvert d'un visa de long séjour valant titre de séjour portant la mention " étudiant ". Elle s'est vue délivrer par la suite, le 29 avril 2022, une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " qui a expiré le 28 avril 2023 et dont elle a sollicité le renouvellement, le 13 mars 2023. Par un arrêté du 18 juillet 2023, dont l'intéressée demande l'annulation, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui renouveler son titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 9 de la convention franco-sénégalaise visée ci-dessus : " Les ressortissants de chacun des États cocontractants désireux de poursuivre des études supérieures () sur le territoire de l'autre État, doivent, pour obtenir le visa de long séjour prévu par l'article 4, présenter une attestation d'inscription ou de préinscription dans l'établissement d'enseignement choisi (). Ils doivent en outre justifier de moyens d'existence suffisants, tels qu'ils figurent en annexe. Les intéressés reçoivent le cas échéant, un titre de séjour temporaire portant la mention " étudiant ". Ce titre de séjour est renouvelé annuellement sur justification de la poursuite des études ou du stage, ainsi que de la possession de moyens d'existence suffisants ". Par ailleurs, l'article 13 de la même convention stipule que : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation respective des deux États sur l'entrée et le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord () ". Aux termes de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui établit qu'il suit un enseignement en France ou qu'il y fait des études et qui justifie disposer de moyens d'existence suffisants se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " d'une durée inférieure ou égale à un an. / En cas de nécessité liée au déroulement des études ou lorsque l'étranger a suivi sans interruption une scolarité en France depuis l'âge de seize ans et y poursuit des études supérieures, l'autorité administrative peut accorder cette carte de séjour sous réserve d'une entrée régulière en France et sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte donne droit à l'exercice, à titre accessoire, d'une activité professionnelle salariée dans la limite de 60 % de la durée de travail annuelle ".

3. Il résulte des stipulations précitées de l'article 13 de la convention franco-sénégalaise que l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'est pas applicable aux ressortissants sénégalais désireux de poursuivre leurs études en France, dont la situation est régie par l'article 9 de cette convention. Par suite, l'arrêté contesté ne pouvait être pris sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée.

4. La décision de refus de renouvellement de titre de séjour contestée trouve son fondement légal dans les stipulations de l'article 9 de la convention franco-sénégalaise qui peuvent être substituées aux dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, visées par l'arrêté contesté, dès lors, d'une part, que ces stipulations et dispositions sont équivalentes au regard des garanties qu'elles prévoient et, d'autre part, que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation, notamment sur la réalité et le sérieux des études poursuivies par l'intéressé, pour appliquer l'un ou l'autre de ces deux textes. Il y a donc lieu de procéder à cette substitution de base légale. Pour l'application des stipulations de l'article 9 de la convention franco-sénégalaise, il appartient à l'administration de rechercher, à partir de l'ensemble du dossier, si l'intéressée peut être raisonnablement regardée comme poursuivant effectivement des études, en en appréciant la réalité, le sérieux et la progression.

5. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressée, qui avait déjà réalisé deux années d'études en licence de sociologie à l'université de Dakar, au Sénégal, est entrée en France le 8 septembre 2019 et a suivi au cours de l'année universitaire 2019-2020 une troisième année de licence en sociologie à l'université d'Aix-Marseille qu'elle a validée. L'intéressée a ensuite préparé, pour améliorer son niveau en langue anglaise et lui permettre une meilleure insertion professionnelle, un diplôme de compétence en langue anglaise niveau B 1-2 qu'elle a obtenu le 2 juillet 2021. Si Mme A a, au titre de l'année scolaire 2021-2022, préparé un Bachelor en intelligence artificielle au sein de l'ESI Business School - IA School, elle fait valoir sans être contredite, qu'elle s'est inscrite au sein de cette formation compte tenu des difficultés rencontrées pour être admise en master de sociologie. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressée n'a pu poursuivre cette dernière formation ni valider son diplôme en raison de difficultés financières qui ne lui ont permis de régler les frais de scolarité. Elle s'est alors inscrite, pour l'année scolaire 2022 - 2023, en master 1 en sciences sociales à l'université de Marne-la-Vallée en 2022, année qu'elle a validée et justifie poursuivre sa scolarité en master 2 dans la même discipline. Si le préfet, pour refuser de lui renouveler son titre de séjour portant la mention " étudiant ", a reproché à Mme A le manque de cohérence dans son parcours d'études, il ressort des pièces du dossier que l'intéressée avait commencé un parcours universitaire en sociologie, et obtenu ses diplômes, qu'elle s'est réorientée dans un cursus en école de commerce à défaut de pouvoir s'inscrire en master de sociologie et qu'elle a toujours démontré une volonté de s'investir dans le domaine de la sociologie et de l'analyse, comme il ressort des lettres de recommandation rédigées par ses professeurs, tant de l'école de commerce que de l'université, qui font également état de son sérieux et son implication dans ses études. L'intéressée justifie également être bénévole au sein d'une association ayant pour objectif la recherche en sociologie. Dans ces conditions, Mme A est fondée à soutenir que le préfet du Val-d'Oise a entaché son arrêté d'une erreur d'appréciation en lui refusant le renouvellement de son titre de séjour au regard des stipulations de l'article 9 de la convention franco-sénégalaise du 1er août 1995 précitées.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés par la requérante, que la décision par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé de renouveler le titre de séjour de Mme A doit être annulée. Par voie de conséquence, doivent également être annulées les décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel le requérant est susceptible d'être éloigné.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Le présent jugement implique, eu égard au motif sur lequel il se fonde et dès lors qu'il n'est pas contesté que l'intéressée remplit toutes les conditions pour prétendre au titre de séjour qu'elle avait sollicité, que le préfet du Val-d'Oise, ou le préfet compétent territorialement, sous réserve d'un changement de circonstances de droit ou de fait, délivre à Mme A, une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " d'une durée d'un an, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

8. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 000 euros à Me Gouillon, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Val-d'Oise du 18 juillet 2023 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise ou au préfet compétent territorialement, sous réserve d'un changement de circonstances de droit ou de fait, de délivrer à Mme A, une carte de séjour temporaire d'une durée d'un an portant la mention " étudiant ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera la somme de 1 000 euros à Me Gouillon, avocate de Mme A, en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Gouillon renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Gouillon et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 24 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Ouillon, président,

Mme Charlery, première conseillère,

M. Jacquelin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 mai 2024.

Le président-rapporteur,

signé

S. Ouillon

L'assesseure la plus ancienne,

signé

C. CharleryLa greffière,

signé

M-J. Ambroise

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2313623