Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2314296
mercredi 19 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2314296 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 10ème Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 25 octobre 2023, M. B, représenté par Me Araujo Pereira, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 28 septembre 2023, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pendant une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " étudiant " dans le délai de quinze jours courant à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les dépens de l'instance.
M. B soutient que l'arrêté attaqué :
- est insuffisamment motivé ;
- est entaché d'erreur de droit pour qualifier sa demande de première demande de titre de séjour, alors qu'il s'agit d'une régularisation d'un titre de séjour expiré, pour méconnaitre les dispositions du 2ème alinéa de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et pour avoir faussement regardé sa demande comme fondée sur l'article 9 de la convention franco-ivoirienne ;
- procède d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention franco-ivoirienne relative à la circulation et au séjour des personnes signée à Abidjan le 21 septembre 1992 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Charlery, rapporteure ;
- et les observations de Me Araujo-Pereira, représentant M. B.
M. B a adressé une note en délibéré, enregistrée le 10 juin 2024.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant ivoirien né le 24 juillet 1998, est entré en France le 14 août 2017 sous couvert d'un visa de long séjour valant titre de séjour portant la mention " étudiant ", valable du 9 août 2017 au 9 août 2018. Le 10 juillet 2023, il a sollicité un titre de séjour portant la mention " étudiant ". Par arrêté du 20 septembre 2023, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et lui a interdit le retour pendant une durée de deux ans. M. B sollicite l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Et l'article L. 211-5 du même code prévoit que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. (). ". Enfin, aux termes de l'article L. 613-12 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. "
3. En l'espèce, l'arrêté en litige vise les textes dont il fait application, notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, la convention franco-ivoirienne signée à Abidjan le 21 septembre 1992, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celui des relations entre le public et l'administration. Le préfet du Val-d'Oise souligne que M. B a sollicité un titre de séjour en qualité d'étudiant dans le cadre des dispositions de l'article 9 de la convention franco-ivoirienne précitée, auquel il ne peut prétendre, dès lors qu'ayant perdu le bénéfice du visa de long séjour qui lui avait été délivré, valable du 9 août 2017 au 9 août 2018, faute de l'avoir validé, sa demande doit être regardée comme une première demande soumise à l'obtention préalable d'un visa de long séjour dont il ne dispose pas. L'arrêté relève également que M. B ne peut davantage bénéficier d'une admission exceptionnelle au séjour ou d'une régularisation au regard de sa vie personnelle et familiale, dès lors qu'il est célibataire, sans charge de famille et qu'il n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident ses parents, circonstances dont il découle que la décision ne porte pas atteinte à son droit de mener une vie familiale normale conformément à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. La décision refusant la délivrance d'un titre de séjour est ainsi suffisamment motivée, ainsi que celle faisant obligation à M. B de quitter le territoire français qui n'avait pas à faire l'objet d'une motivation spécifique. En outre, la décision fixant le pays de destination vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, précise la nationalité de l'intéressé et indique qu'il dispose d'attaches familiales dans son pays d'origine, ce qui caractérise une motivation suffisante. Enfin, la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire pendant une durée de deux ans mentionne les éléments de la situation personnelle de l'intéressé, vise les articles L. 612-8 et 10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et fait état des deux mesures d'éloignement prises à l'encontre de M. B les 1er août 2019 et 10 février 2022, pour conclure que la durée de deux ans de cette interdiction ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit dont il dispose au regard de sa vie personnelle et familiale. Dès lors, l'arrêté litigieux comporte, dans l'ensemble des décisions qui le composent, l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement sans recourir à des formules stéréotypées, contrairement aux allégations du requérant, et alors que le préfet n'est pas tenu de faire état de l'intégralité des éléments de sa situation personnelle portés à sa connaissance, tels que la présence de ses frères. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui établit qu'il suit un enseignement en France ou qu'il y fait des études et qui justifie disposer de moyens d'existence suffisants se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " d'une durée inférieure ou égale à un an / En cas de nécessité liée au déroulement des études ou lorsque l'étranger a suivi sans interruption une scolarité en France depuis l'âge de seize ans et y poursuit des études supérieures, l'autorité administrative peut accorder cette carte de séjour sous réserve d'une entrée régulière en France et sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1.". En vertu de son article L. 110-1, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile s'applique sous réserve " des conventions internationales ". Aux termes de l'article 4 de la convention franco-ivoirienne du 21 septembre 1992 susvisée : " Pour un séjour de plus de trois mois, () les ressortissants ivoiriens à l'entrée du territoire français doivent être munis d'un visa de long séjour et des justificatifs prévus aux articles 5 à 9 ci-après, en fonction de la nature de leur installation ". Et aux termes de l'article 9 de la même convention : " Les ressortissants de chacun des États contractants désireux de poursuivre des études supérieures ou d'effectuer un stage de formation de niveau supérieur sur le territoire de l'autre État doivent, outre le visa de long séjour prévu à l'article 4, justifier d'une attestation d'inscription ou de préinscription dans l'établissement d'enseignement choisi, ou d'une attestation d'accueil de l'établissement où s'effectue le stage, ainsi que, dans tous les cas, de moyens d'existence suffisants () ". Selon l'article 10 de cette même convention : " Pour tout séjour sur le territoire français devant excéder trois mois, les ressortissants ivoiriens doivent posséder un titre de séjour. () / Ces titres de séjour sont délivrés conformément à la législation de l'État d'accueil. ". Aux termes de l'article 14 : " Les points non traités par la convention en matière d'entrée et de séjour des étrangers sont régis par les législations respectives des deux Etats ". Enfin, aux termes de l'article R. 431-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sont dispensés de souscrire une demande de carte de séjour : / () 13° Les étrangers mentionnés aux articles L. 422-1, L. 422-2 et L. 422-5 séjournant en France sous couvert d'un visa pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois et au plus égale à un an et portant la mention " étudiant " ou " étudiant-programme de mobilité ", pendant la durée de validité de ce visa ; () ". Aux termes de l'article. R. 431-17 du même code : " Les visas mentionnés aux 6° à 18° de l'article R. 431-16 permettent à leur titulaire de séjourner en France au-delà d'une période de trois mois et dans les limites de durée mentionnées au même article, à la condition que l'intéressé, dans un délai de trois mois à compter de la date de son entrée en France, déclare notamment la date de cette entrée et le domicile qui y est le sien, au moyen d'un téléservice, dans les conditions prévues par arrêté du ministre chargé de l'immigration () ".
5. D'une part, dès lors que les stipulations de l'article 9 de la convention franco-ivoirienne du 21 septembre 1992 prévoient la délivrance de titres de séjour en qualité d'étudiant, ce cas est au nombre des points traités par la convention franco-ivoirienne au sens de l'article 14 de cette convention. La situation de M. B est donc régie par les stipulations de son article 9. Par suite, il ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. D'autre part, pour refuser de délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " au requérant, le préfet du Val-d'Oise s'est fondé sur la circonstance que M. B ne justifiait pas de la production d'un visa d'une durée supérieure à trois mois dès lors que ce dernier n'a pas réalisé les formalités exigées de lui auprès de l'Office français de l'Immigration et de l'Intégration dans les délais requis, afin de valider le visa qui lui avait été alors délivré, lequel ne peut pas être regardé comme un visa de long séjour valant titre de séjour portant la mention " étudiant ". M. B ne conteste pas la réalité du motif qui lui est ainsi opposé par le préfet. Dans ces conditions, la demande formée le 26 juillet 2022 par M. B doit être regardée comme une première demande de titre de séjour portant la mention " étudiant ", soumise aux conditions d'une telle demande, comme le prévoient les stipulations des articles 4 et 9 de la convention précitée. Par suite, le préfet du Val-d'Oise était fondé à demander à M. B la production d'un visa de long séjour afin de lui délivrer un nouveau titre de séjour étudiant, conformément aux stipulations des articles 4 et 9 précités de l'accord franco-ivoirien. Par ailleurs, la situation des ressortissants ivoiriens sollicitant un titre de séjour en qualité d'étudiant étant entièrement régie par ces stipulations, c'est sans erreur de droit que le préfet du Val-d'Oise a instruit la demande du requérant sur leur fondement et s'est borné à lui opposer l'absence de visa de long séjour, condition exigée par les stipulations précitées, sans examiner le sérieux de ses études et son assiduité. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de que le préfet du Val-d'Oise aurait méconnu les dispositions du deuxième alinéa de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers est inopérant. Il suit de là que le préfet n'a ni méconnu les dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni n'a entaché sa décision d'erreur de droit en prenant en compte seulement les stipulations de la convention franco-ivoirienne.
7. En troisième lieu, comme il a été dit au point précédent du présent jugement, M. B ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. De sorte que le moyen tiré de ce que le préfet du Val-d'Oise aurait entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ces dispositions en ne tenant pas compte du sérieux de ses études d'architecture d'intérieur au sein de l'Ecole supérieure des Arts modernes depuis trois ans et des moyens d'existence suffisants dont il dispose pour ce faire, qui lui sont procurés par le soutien financier de sa mère et le salaire largement supérieur au SMIC qu'il perçoit à l'occasion du contrat en alternance qu'il a conclu, ne peut qu'être écarté comme inopérant.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
9. En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de refuser d'admettre au séjour un ressortissant étranger en situation irrégulière et de procéder à son éloignement d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels ces décisions seraient prises.
10. Pour justifier avoir installé en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux de manière ancienne, stable et durable, M. B fait valoir qu'il vit maintenant depuis plus de 5 ans sur le territoire français, qu'il est très proche de ses frères et sœurs en situation régulière ou de nationalité française et qu'il a pu nouer des amitiés très fortes avec ses camarades de classe. Toutefois, l'intéressé qui est certes présent en France depuis 2017, s'est vu notifier, comme il l'indique lui-même, une première mesure d'éloignement, le 1er août 2019, puis une seconde, le 10 février 2022, qu'il n'a pas mises à exécution. Il ressort par ailleurs des mentions non contestées de l'arrêté en litige qu'il est célibataire, sans charge de famille et n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident ses parents. La circonstance que l'un de ses frères et sa sœur résident régulièrement en France et qu'un autre de ses frères dispose de la nationalité française ne saurait lui conférer aucun droit au séjour. Enfin, M. B ne fait état d'aucun obstacle à ce qu'il puisse rentrer dans son pays d'origine en vue d'y solliciter un visa lui permettant de prétendre au bénéfice d'une admission au séjour en France en qualité d'étudiant. Il suit de là que M. B n'est pas fondé à faire valoir que l'arrêté en litige aurait porté au droit dont il dispose à mener une vie personnelle et familiale normale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a été pris, ni que le préfet du Val-d'Oise aurait, ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
11. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. B doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles relatives aux frais de procédure.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. Prince A C B et au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 5 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ouillon, président,
Mme Charlery, première conseillère,
Mme Fabas, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.
La rapporteure,
signé
C. Charlery
Le président,
signé
S. OuillonLa greffière,
signé
M-J. Ambroise
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2314296
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