Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2314675
mardi 23 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2314675 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 2 novembre 2023, M. A, représenté par Me Ibrahima, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 9 octobre 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise lui a refusé le renouvellement de son titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont il a la nationalité ;
2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise à titre principal de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " étudiant " ou, à titre subsidiaire de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2000 euros pour son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
Sur le refus de titre de séjour :
-cette décision est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que sa situation est régie par l'article 9 de l'accord franco-sénégalais et non par l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait l'article 9 de l'accord franco-sénégalais ;
-elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
Sur l'obligation de quitter le territoire français :
-cette décision est illégale en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour qui lui est opposé.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 novembre 2023, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que la décision de refus de titre de séjour contestée est entachée d'une méconnaissance du champ d'application de la loi, dès lors que la situation du requérant est régie par la convention franco sénégalaise du 1er août 1995 et de ce que, par conséquent, le tribunal envisage de procéder à une substitution de base légale, la demande de titre de séjour relevant de l'article 9 de la convention franco sénégalaise relative à la circulation et au séjour des personnes signée à Dakar le 1er août 1995 et non de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Des observations ont été produites le 26 mars 2024 par M. A et communiquées au préfet du Val-d'Oise.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République sénégalaise relative à la circulation et au séjour des personnes, signée à Dakar le 1er août 1995 ;
-la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
-le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Edert a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant sénégalais, né le 10 janvier 1978 à Rufisque (Sénégal) est entré en France le 28 septembre 2011, muni d'un visa étudiant, régulièrement renouvelé jusqu'au 7 janvier 2023. Le 14 juin 2023 il en a sollicité le renouvellement. Par un arrêté du 9 octobre 2023, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont il a la nationalité. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de ces décisions.
2. En premier lieu, il ressort de la décision attaquée qu'elle indique les éléments de l'état-civil du requérant et de sa situation au regard de son séjour en France, précise qu'il ne justifie d'aucun résultat probant depuis plusieurs années d'inscription comme doctorant " archives état-civil " et qu'il ne produit aucune inscription pour l'année 2023-2024 au visa des articles L. 422-1 à L. 422-3 et de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite la décision est suffisamment motivée en droit et en fait. La circonstance qu'elle ne mentionne pas que le préfet aurait pu faire usage de son pouvoir discrétionnaire ne peut la faire regarder comme insuffisamment motivée.
3. En deuxième lieu, les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives aux différents titres de séjour qui peuvent être délivrés aux étrangers en général et aux conditions de leur délivrance s'appliquent, ainsi que le rappelle l'article L. 110-1 de ce code, " sous réserve du droit de l'Union européenne et des conventions internationales ". Aux termes de l'article L. 422-1 dudit code : " L'étranger qui établit qu'il suit un enseignement en France ou qu'il y fait des études et qui justifie disposer de moyens d'existence suffisants se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " d'une durée inférieure ou égale à un an. ()". Aux termes de l'article 9 de la convention franco-sénégalaise du 1er août 1995 : " Les ressortissants de chacun des Etats contractants désireux de poursuivre des études supérieures ou d'effectuer un stage de formation qui ne peut être assuré dans le pays d'origine, sur le territoire de l'autre Etat, doivent, pour obtenir le visa de long séjour prévu à l'article 4, présenter une attestation d'inscription ou de préinscription dans l'établissement d'enseignement choisi (). Ils doivent en outre justifier de moyens d'existence suffisants, tels qu'ils figurent en annexe. Les intéressés reçoivent le cas échéant, un titre de séjour temporaire portant la mention " étudiant ". Ce titre de séjour est renouvelé annuellement sur justification de la poursuite des études ou du stage, ainsi que de la possession de moyens d'existence ". L'article 13 de la même convention stipule que : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation respective des deux Etats sur l'entrée et le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord () ".
4. Il résulte des stipulations précitées de l'article 13 de la convention franco-sénégalaise que l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'est pas applicable aux ressortissants sénégalais désireux de poursuivre leurs études en France, dont la situation est régie par l'article 9 de cet accord. Par suite, l'arrêté contesté du 9 octobre 2023 ne pouvait être pris sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
5. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point. Les stipulations précitées de l'accord franco-sénégalais peuvent, au cas particulier, être substituées aux dispositions de l'article L. 422-1 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que leur application ne prive le requérant d'aucune garantie. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.
6. En troisième lieu, pour l'application de l'article 9 de la convention conclue entre la France et le Sénégal le 1er août 1995, il appartient à l'administration, saisie d'une demande de renouvellement d'une carte de séjour présentée en qualité d'étudiant par un ressortissant sénégalais, de rechercher, sous le contrôle du juge et à partir de l'ensemble du dossier, si l'intéressé peut être raisonnablement regardé comme poursuivant effectivement ses études. Le renouvellement de ce titre de séjour est ainsi subordonné à la réalité et à la progression des études poursuivies par le bénéficiaire.
7. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France en septembre 2011 pour y préparer une thèse de doctorat d'histoire sur " Les archives d'état civil des villes du Sénégal
colonial : histoire, enjeux et perspectives " à l'université d'Angers à partir de l'année 2014 qu'il n'a pu mener à bien. Il a réorienté son sujet de thèse en 2023 sur " Les débuts de l'état civil au Sénégal (1724-1830) : histoire, législation et archives " pour lequel il dispose d'une inscription à l'Ecole des nationales des chartes au titre de l'année scolaire 2023/2024 contrairement à ce qu'indique le préfet du Val-d'Oise dans sa décision. Toutefois, l'intéressé ne justifie d'aucune poursuite de ses travaux entre 2014 et 2023, soit une durée de dix ans, les justifications de son échec ne pas sont établies par ses seules affirmations et sont au demeurant inhérentes à tout projet de thèse et son nouveau sujet ne peut être regardé comme une nouvelle orientation de ses études. Dans ces conditions, le préfet du Val-d'Oise a pu, sans erreur d'appréciation et pour ce seul motif, estimer que les études de M. A ne présentaient pas un caractère sérieux et refuser de lui accorder le renouvellement de son titre de séjour.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
9. Il ressort des pièces du dossier que M. A est célibataire et sans enfant sur le territoire national, qu'il s'est maintenu sur le territoire national depuis dix ans sous couvert d'un titre de séjour étudiant et qu'il a conservé des liens familiaux avec sa famille qui vit au Sénégal. Ainsi, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce et notamment des conditions de séjour en France de M. A qui a vécu dans son pays d'origine au moins jusqu'à l'âge de 33 ans, la décision critiquée n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le préfet du Val-d'Oise n'a méconnu ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions de l'article L. 423-23 précité.
Sur l'obligation de quitter le territoire français :
10. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité, invoquée par voie d'exception, du refus de titre de séjour opposé au requérant ne peut être accueilli.
11. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er :La requête de M. A est rejetée.
Article 2 :Le présent jugement sera notifié à M. A et au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 2 avril 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Edert, présidente-rapporteure,
M. Baude, premier conseiller,
Mme Chaufaux, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 avril 2024.
La présidente-rapporteure,
signé
S. Edert
L'assesseur le plus ancien,
signé
F.E. Baude La greffière,
signé
S. Le Gueux.
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
2314675
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