Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2314957

mercredi 3 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2314957
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a examiné le recours de Mme B C, ressortissante colombienne, contre un arrêté préfectoral du 9 octobre 2023 lui refusant un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire. La requérante invoquait notamment une méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Le tribunal a annulé l'arrêté, considérant que le préfet avait porté une atteinte disproportionnée au droit à la vie privée et familiale de Mme B C, compte tenu de la présence de son époux titulaire d'un titre de séjour et de ses deux enfants scolarisés en France. La décision s'appuie sur les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 8 novembre 2023, le 9 novembre 2023, le 27 février 2024 et le 28 mars 2024, Mme B C épouse B F, représentée par Me Bulajic, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 9 octobre 2023, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer un titre de séjour dans le délai d'un mois courant à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme B C soutient que l'arrêté attaqué :

- est insuffisamment motivé et procède d'un défaut d'examen sérieux de sa situation faute de viser et d'examiner l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et aux dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnait l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 mars 2024, le préfet du Val-d'Oise confirme sa décision et produit les pièces constitutives du dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Charlery, rapporteure ;

- les conclusions de M. Belhadj rapporteur public ;

- et les observations de Me Bulajic, représentant Mme B C.

Une note en délibérée produite pour Mme B C épouse B F a été enregistrée le 19 juin 2023 à 14h13.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, épouse B F, ressortissante colombienne née le 30 mars 1987, déclare être entrée en France le 5 juillet 2018. Le 29 mars 2023, elle a sollicité son admission au séjour au titre de la vie privée et familiale sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 9 octobre 2023, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement. Mme B C sollicite l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de refuser d'admettre au séjour un ressortissant étranger en situation irrégulière et de procéder à son éloignement d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels ces décisions seraient prises. La circonstance que l'étranger relèverait, à la date de cet examen, des catégories ouvrant droit au regroupement familial ne saurait, par elle-même, intervenir dans l'appréciation portée par l'administration sur la gravité de l'atteinte à la situation de l'intéressée. Cette dernière peut en revanche tenir compte le cas échéant, au titre des buts poursuivis par ces mesures, de ce que le ressortissant étranger en cause ne pouvait légalement entrer en France pour y séjourner qu'au seul bénéfice du regroupement familial et qu'il n'a pas respecté cette procédure.

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme B C est entrée en France le 5 juillet 2018 pour y rejoindre son mari, M. E B F, alors en situation irrégulière, mais qui s'est vu délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " valable du 12 mai 2022 au 11 mai 2024 et qui exerce la profession de plombier. Alors que Mme B C était déjà mère de Santiago, né en Colombie le 8 juillet 2014 d'une précédente union avec un compatriote, et sur lequel elle exerce seule l'autorité parentale, est née de son union avec M. B F le 23 décembre 2021 à Eaubonne, la jeune A. L'ainé des enfants de Mme B C est scolarisé depuis son entrée sur le territoire avec sa mère, en dernier lieu en cours moyen première année à l'école élémentaire publique Pierre et Marie Curie de Saint-Brice-Sous-Forêt. Il ressort également des pièces du dossier que la requérante est très investie dans la vie sociale à travers des activités de bénévole pour l'agence des Nations-Unies pour les réfugiés (UNHCR) ou des collaborations occasionnelles au sein de la Maison de la Famille de G où elle apporte son concours au centre communal d'action sociale de la commune. Sur le plan professionnel, la requérante, qui a obtenu en Colombie un diplôme de Licence en pédagogie infantile, correspondant en France au niveau universitaire de la Licence, et qui a passé avec succès, le 2 juillet 2019, les épreuves du diplôme initial de langue française en obtenant la note globale de 99,25/100, s'est engagée dans un processus de formation, sur la période courant de 2023 à 2026, auprès du centre européen de formation en vue de la préparation d'un certificat d'aptitude professionnel d'accompagnant petite enfance, en lien avec les compétences théoriques acquises à l'occasion de ses études universitaires et a conclu, le 2 octobre 2023, avec des particuliers employeurs un contrat à durée indéterminée d'auxiliaire parentale en tant que garde d'enfant. Il résulte de ce qui vient d'être dit, qu'au regard des conditions du séjour en France de Mme B C et de sa volonté manifeste d'intégration sociale et professionnelle sur le territoire national, cette dernière établit avoir fixé en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux de manière stable, intense et durable. En conséquence, en lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, le préfet du Val-d'Oise a porté une atteinte disproportionnée au droit dont elle dispose à mener une vie personnelle et familiale normale par rapport aux buts en vue desquels la décision a été prise et a ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme B C épouse B F est fondée à demander l'annulation de la décision du 9 octobre 2023 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour. Par voie de conséquence, il y a lieu d'annuler les décisions subséquentes l'obligeant à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

6. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique, dans les circonstances de l'espèce, qu'il soit enjoint au préfet compétent au regard du lieu de résidence actuel de la requérante de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sous réserve d'un changement de circonstance de droit ou de fait dans sa situation. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise ou à tout préfet territorialement compétent, de délivrer à Mme B C épouse B F ce titre de séjour, dans un délai de deux mois courant à compter de la notification du présent jugement, sous la réserve indiquée ci-dessus. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, le versement à Mme B C épouse B F de la somme de 1 000 euros, au titre des frais exposés par elle non compris dans les dépens sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 9 octobre 2023 du préfet du Val-d'Oise est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise ou à tout préfet compétent de délivrer à Mme B C épouse B F un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois courant à compter de la notification du présent jugement, sous réserve d'un changement de circonstances de droit ou de fait dans la situation de la requérante.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat le versement à Mme B C épouse B F de la somme de 1 000 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B C épouse B F et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 19 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Ouillon, président,

Mme Charlery, première conseillère,

Mme Fabas, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2024.

La rapporteure,

signé

C. Charlery

Le président,

signé

S. OuillonLa greffière,

signé

M-J. Ambroise

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2314957