Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2315576

mercredi 3 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2315576
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la requête de M. E, ressortissant algérien, qui contestait un arrêté préfectoral du 16 octobre 2023 lui refusant un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire et fixant le pays de renvoi. Le tribunal a écarté le moyen tiré de l'incompétence du signataire, la délégation de signature étant régulière, et a jugé l'arrêté suffisamment motivé au regard des textes applicables, notamment l'accord franco-algérien et le code de l'entrée et du séjour des étrangers. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions de M. E, confirmant la légalité de la décision préfectorale.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 20 novembre 2023 et le 28 mars 2024, M. E, représenté par Me Aggal, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 16 octobre 2023, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise, à titre principal, de lui délivrer un certificat de résidence dans le délai de quinze jours courant à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 70 euros par jours de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 100 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. E soutient que l'arrêté attaqué :

- a été signé par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivé et procède d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien ;

- il remplissait les conditions de l'admission exceptionnelle au séjour ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il méconnait l'article 3-1 de de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 avril 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Charlery, rapporteure ;

- et les observations de Me Benseba, substituant Me Aggal, représentant M. E.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant algérien né le 16 octobre 1974, déclare être entré en France, pour la dernière fois, le 11 mai 2018. Le 13 avril 2023, il a sollicité son admission au séjour au titre de la vie privée et familiale sur le fondement de l'article 6-5 de l'Accord franco-algérien. Par arrêté du 16 octobre 2023, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement. M. E sollicite l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par Mme F G, adjointe au directeur des migrations et de l'intégration de la préfecture du Val-d'Oise, qui bénéficiait d'une délégation de signature du préfet de ce département à l'effet de signer tout arrêté de refus de délivrance de titre de séjour, consentie par l'arrêté n°23-042 du 11 juillet 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de l'État dans le département. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte manque en fait et doit ainsi être écarté.

3. En deuxième lieu, l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". L'article L. 211-5 du même code prévoit que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". Et aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. (). ".

4. En l'espèce, l'arrêté en litige vise les textes dont il fait application, notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'Accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celui des relations entre le public et l'administration. Le préfet du Val-d'Oise souligne que M. E a sollicité son admission au séjour sur le fondement de l'article 6-5 de l'Accord franco-algérien qui ne peut lui être accordée dès lors que son épouse, titulaire d'un certificat de résidence en cours de validité, peut demander l'introduction de son époux au titre du regroupement familial. L'arrêté relève également que M. E ne peut davantage bénéficier d'une admission au séjour dans le cadre du pouvoir discrétionnaire d'appréciation du préfet, dès lors qu'il ne justifie sa présence que depuis la fin de l'année 2018 et qu'il n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 43 ans, circonstances dont il découle également que la décision lui refusant un titre de séjour ne porte pas atteinte à son droit de mener une vie familiale normale conformément à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, la décision portant obligation de quitter le territoire n'avait pas à faire l'objet d'une motivation spécifique, ni davantage la décision fixant à trente jours le délai de départ volontaire, lequel est le délai de principe susceptible d'être accordé. Dès lors, l'arrêté litigieux comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

5. En troisième lieu, M. E fait valoir que l'intensité de sa vie privée et familiale en France ainsi que l'état de santé de son épouse n'ont pas été prises en compte par le préfet du Val-d'Oise. Néanmoins, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté attaqué, en particulier des éléments de motivation rappelés au point précédent, que le préfet du Val-d'Oise n'aurait pas procédé, avant son édiction, à l'examen particulier de la situation personnelle de M. E, l'autorité préfectorale n'étant pas tenue de faire état de manière exhaustive de l'ensemble des éléments de la vie personnelle, familiale et sociale de l'intéressé portés à sa connaissance. Le moyen ne peut donc qu'être écarté.

6. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 6 de l'Accord franco-algérien : " Les dispositions du présent article ainsi que celles des deux articles suivants, fixent les conditions de délivrance et de renouvellement du certificat de résidence aux ressortissants algériens établis en France ainsi qu'à ceux qui s'y établissent, sous réserve que leur situation matrimoniale soit conforme à la législation française. Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ". M. E, qui rentre dans les catégories de situation ouvrant droit au bénéfice du regroupement familial, ne peut utilement se prévaloir des stipulations de l'article 6-5 de l'Accord franco-algérien.

7. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de refuser d'admettre au séjour un ressortissant étranger en situation irrégulière et de procéder à son éloignement d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels ces décisions seraient prises. La circonstance que l'étranger relèverait, à la date de cet examen, des catégories ouvrant droit au regroupement familial ne saurait, par elle-même, intervenir dans l'appréciation portée par l'administration sur la gravité de l'atteinte à la situation de l'intéressé. Cette dernière peut en revanche tenir compte le cas échéant, au titre des buts poursuivis par ces mesures, de ce que le ressortissant étranger en cause ne pouvait légalement entrer en France pour y séjourner qu'au seul bénéfice du regroupement familial et qu'il n'a pas respecté cette procédure.

9. M. E fait valoir qu'il a fixé en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux de manière ancienne, stable et durable, au regard notamment des critères figurant dans la circulaire du 28 novembre 2012, dès lors que depuis sa dernière entrée sur le territoire en mai 2018 pour rejoindre définitivement son épouse et ses enfants, il s'y est maintenu de manière continue pour assister son épouse affectée d'une pathologie chronique pour laquelle elle bénéficie d'un suivi en hématologie à l'hôpital Cochin, présence qui est d'autant plus indispensable que, Mme E étant la seule en situation régulière, pour être titulaire d'un titre de séjour valable jusqu'en octobre 2023 l'autorisant à exercer une activité professionnelle, il prend en charge l'entretien de leurs trois enfants. Toutefois, s'il est constant que M. E est présent de manière habituelle depuis courant 2018 sur le territoire français où il a rejoint son épouse Mme A C, avec laquelle il s'est marié en Algérie le 5 décembre 2005, et qui se trouve en situation régulière en France depuis juillet 2020, ainsi que leurs trois enfants nés en Algérie, Sara, le 7 avril 2007, Lynda, le 12 novembre 2011 et Adlane le 24 novembre 2013, il est constant que la vie familiale s'est nécessairement constituée en Algérie avant l'arrivée en France en 2016 de Mme E. Il ressort, au demeurant, de l'attestation établie par cette dernière, qu'étant présente en France avec ses enfants depuis juin 2016, la présence de son époux à ses côtés ne s'est avérée nécessaire de manière permanente que dans les suites d'une intervention chirurgicale subie en 2018, pour la prise en charge ponctuelle de leurs trois enfants pendant la durée de son hospitalisation, lesquels sont âgés de 16, 12 et 10 ans à la date de l'arrêté en litige et ont acquis une plus grande autonomie. Alors que M. E allègue que l'état de santé de son épouse requerrait son assistance au quotidien, il n'en justifie pas par la production d'une unique attestation du docteur D, hématologue au service d'hématologie de l'hôpital Cochin, établie le 24 novembre 2023 postérieurement à l'édiction de l'arrêté en litige, laquelle affirme de manière non circonstanciée, que la présence de l'intéressé est nécessaire auprès d'elle. Par ailleurs, M. E n'établit exercer aucune activité professionnelle depuis 2018, versant seulement à l'instance une promesse d'embauche en qualité de chauffeur, en date du 13 novembre 2023, de sorte qu'il ne justifie pas participer aux frais du ménage et de la famille. Dans ces conditions, eu égard à l'absence d'insertion professionnelle et sociale de M. E en France et en l'absence d'obstacle à ce que ce dernier puisse temporairement retourner en Algérie le temps de l'examen d'une demande de regroupement familial à l'initiative de son épouse, dès lors notamment que Mme E justifie avoir fait une demande de logement social, le requérant n'est pas fondé à soutenir que les décisions en litige auraient porté au droit dont il dispose à mener une vie personnelle et familiale normale, une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elles ont été prises, et ainsi, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il n'est pas davantage fondé, pour les mêmes motifs, à faire valoir qu'elles procèderaient d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ou de leurs conséquences sur sa situation.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".

11. Les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives aux différents titres de séjour qui peuvent être délivrés aux étrangers en général et aux conditions de leur délivrance s'appliquent, ainsi que le rappelle l'article L. 110-1 du même code, " sous réserve des conventions internationales ". En ce qui concerne les ressortissants algériens, les stipulations de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 régissent d'une manière complète les conditions dans lesquelles ils peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés, ainsi que les conditions dans lesquelles leurs conjoints et leurs enfants mineurs peuvent s'installer en France. Un ressortissant algérien ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, ni le préfet fonder une décision sur lesdites dispositions. Toutefois les stipulations de l'accord franco-algérien n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation d'un ressortissant algérien qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour.

12. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 9 du présent jugement, M. E n'est pas fondé à soutenir qu'en lui refusant un titre de séjour dans le cadre de l'exercice de son pouvoir discrétionnaire, dont le préfet du Val-d'Oise a fait application pour examiner sa situation, cette autorité aurait entaché l'arrêté en litige d'erreur d'appréciation.

13. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir et sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale, dans toutes les décisions les concernant, à l'intérêt supérieur des enfants.

14. M. E n'établit par aucune pièce participer effectivement à l'entretien et à l'éducation de ses trois enfants, dont il a été séparé entre 2016 et 2018. Par suite l'arrêté attaqué ne méconnaît pas les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

15. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. E doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction et de celles relatives aux frais de procédure.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B E et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 19 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Ouillon, président,

Mme Charlery, première conseillère,

Mme Fabas, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2024.

La rapporteure,

signé

C. Charlery

Le président,

signé

S. OuillonLa greffière,

signé

M-J. Ambroise

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2315576