Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2316171

lundi 1 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2316171
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la requête de M. D, ressortissant portugais, contestant un arrêté préfectoral l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de circulation de vingt-quatre mois. Le tribunal a écarté les moyens soulevés, notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, en validant la délégation de signature. La solution retenue confirme la légalité de l'arrêté au regard des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de la convention européenne des droits de l'homme et de la convention internationale des droits de l'enfant.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 2 décembre 2023 et 25 février 2024, M. F D, représenté par Me Menage, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er décembre 2023, par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros et de le munir, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. D soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté attaqué :

- faute de notification, son exécution d'office est illégal ;

- il a été pris par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- il méconnait son droit à être entendu garanti par l'article 41-2 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et méconnait les 2° et 5° des dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays d'éloignement :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est disproportionnée dans son principe et dans sa durée.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 décembre 2023, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. d'Argenson, président ;

- et les observations de Me Menage, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant portugais né en République du Congo le 4 juillet 1984, est entré en France en 1987 selon ses déclarations. Il a été incarcéré le 20 juin 2020 à la maison d'arrêt d'Osny dans le département du Val-d'Oise, notamment pour menace de mort réitérée, et a fait l'objet de plusieurs condamnations entre 2003 et 2019. Par un arrêté du 1er décembre 2023, dont il demande l'annulation, le préfet du Val-d'Oise l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois.

Sur les moyens communs à l'arrêté attaqué :

2. L'arrêté attaqué a été signé par M. E B, adjoint à la cheffe du bureau du contentieux et de l'éloignement de la préfecture du Val-d'Oise, qui bénéficiait d'une délégation de signature du préfet de ce département à l'effet de signer les décisions portant obligation de quitter le territoire français avec fixation ou non d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et portant interdiction de circulation pour les ressortissants européens accordée par un arrêté n°23-064 du 14 novembre 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige aurait été signé par une autorité incompétente doit être écarté.

3. Le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué aurait fait l'objet d'une notification irrégulière doit être écarté comme inopérant, dès lors que les conditions de notification de cet arrêté sont sans incidence sur sa légalité.

4. L'arrêté attaqué comporte l'énoncé suffisamment précis des circonstances de droit et de fait qui le fondent. Par conséquent, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'arrêté contesté doit être écarté.

5. Si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

6. Il n'est pas établi, ni même allégué, que M. D aurait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux, ni qu'il ait été empêché de présenter ses observations avant que ne soit pris l'arrêté contesté, ni même encore qu'il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle, qu'il aurait pu utilement porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit pris la mesure contestée et qui, si elles avaient été communiquées à temps, auraient été susceptibles d'y faire obstacle, le requérant ne faisant pas état de tels éléments dans ses écritures. Au demeurant, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet du Val-d'Oise a pris en compte les déclarations de M. D concernant sa situation familiale, notamment le fait qu'il indique être en situation de concubinage avec une ressortissante française dont sont issues trois enfants. Dans ces conditions, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé du droit d'être entendu qu'il tient de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Dès lors, le moyen doit être écarté.

7. Il ne ressort pas des pièces du dossier, en particulier des termes de l'arrêté attaqué, que le préfet du Val-d'Oise n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. D. Dès lors, le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige serait entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de la situation personnelle et familiale du requérant doit être écarté.

8. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

9. M. D soutient être entré en France en 1987, à l'âge de trois ans, y résider depuis lors et y être inséré. Toutefois, le requérant ne démontre pas, par les pièces produites à l'instance, résider en France depuis cette date, l'intéressé n'établissant pas avoir poursuivi sa scolarité sur le territoire français au cours de l'année scolaire 1998-1999. En outre, si l'intéressé indique être en situation de concubinage avec Mme A avec qui il a eu trois enfants nées en 2012, 2014 et 2018, il n'apporte la preuve ni d'une communauté de vie avec la mère de ses filles, ni d'une participation à l'entretien et à l'éducation de ces dernières. Alors que M. D se prévaut du fait qu'il est hébergé par sa mère, ressortissante française, et que sa fratrie séjourne en France en tant que citoyens de l'Union européenne, il ne prouve pas davantage l'existence de liens affectifs réels et intenses avec eux. Par ailleurs, M. D ne justifie d'aucune insertion particulière au sein la société française, notamment professionnelle, à la date de l'arrêté en litige. Il ressort au contraire des pièces du dossier que le requérant a fait l'objet de dix-sept condamnations entre 2003 et 2019 et qu'il a été incarcéré le 20 juin 2020 à la maison d'arrêt d'Osny, notamment pour menace de mort réitérée, cumulant au total pour toutes ses condamnations quarante-quatre mois d'emprisonnement. Dans ces conditions, les moyens tirés de l'erreur de droit et de la méconnaissance des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ainsi que de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de l'arrêté attaqué sur sa situation personnelle et familiale ne peuvent qu'être écartés.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine. ".

11. Il ressort des pièces du dossier que M. D a fait l'objet de dix-sept condamnations entre 2003 et 2019 notamment pour des faits de vol aggravé, de conduite de véhicule sans permis et sous l'empire d'un état alcoolique, de récidive de transport, cession et usage illicite de stupéfiants, de prise de nom d'un tiers pouvant déterminer des poursuites pénales contre lui, ainsi que de menace de mort réitérée et qu'il a été incarcéré le 20 juin 2020 à la maison d'arrêt d'Osny, cumulant au total pour toutes ses condamnations quarante-quatre mois d'emprisonnement. Dans ces conditions, eu égard à la gravité des faits reprochés, au caractère fréquent et récurrent des délits antérieurement commis par l'intéressé, le préfet du Val-d'Oise n'a pas commis d'erreur d'appréciation en estimant que le comportement de M. D constitue, du point de vue de l'ordre public, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société justifiant son éloignement sur le fondement des dispositions précitées. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

12. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () 2° L'étranger qui justifie par tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans ; () / 5° L'étranger ne vivant pas en état de polygamie qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans () ".

13. D'une part, ainsi qu'il a été dit précédemment, M. D n'établit pas avoir poursuivi sa scolarité sur le territoire français au cours de l'année scolaire 1998-1999 et ne démontre pas avoir ainsi résidé habituellement et de manière continue sur le territoire français depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans jusqu'à la date de la décision attaquée. D'autre part, il n'apporte pas la preuve de sa contribution à l'entretien et à l'éducation de ses enfants. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté.

Sur les décisions refusant de lui accorder un délai de départ volontaire et fixant le pays d'éloignement :

14. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, le moyen tiré de cette illégalité, dirigé contre les décisions fixant le pays d'éloignement et refusant de lui accorder un délai de départ volontaire doit également être écarté.

Sur la décision portant interdiction de circuler sur le territoire français :

15. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, le moyen tiré de cette illégalité, dirigé contre la décision portant interdiction de circuler sur le territoire français doit être écarté.

16. Pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 9, 11 et 13, le moyen tiré du caractère disproportionné de la décision portant interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois tant dans son principe que dans sa durée ne peut qu'être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. D doit être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F D et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. d'Argenson, président,

M. Robert, premier conseiller,

Mme Bocquet, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2024.

Le président-rapporteur,

signé

P.-H. d'ArgensonL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

signé

D. RobertLa greffière,

signé

M. C

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2316171