Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2316509

lundi 29 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2316509
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre (JU)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 décembre 2023 et le 23 février 2024, M. A B, représenté par Me Cohen, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision " 48 SI " du 16 mai 2023 par laquelle le ministre de l'intérieur a invalidé son permis de conduire pour solde de points nul, ainsi que les décisions portant retrait de points sur son permis de conduire à la suite des infractions commises le 19 février 2016 (1 point), le 6 octobre 2017 (1 point), le 14 novembre 2019 (3 points), le 23 juin 2021 (1 point), le 15 juillet 2021 (1 point), le 30 juillet 2021 (1 point), le 17 octobre 2021 (1 point), le 19 octobre 2021 (1 point), le 17 mai 2022 (1 point), le 19 juin 2022 (1 point), le 6 juillet 2022 ( 1 point), le 6 août 2022 (1 point), le 28 août 2022 (1 point) et le 18 septembre 2022 (1 point) ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de reconstituer son capital de points ;

3°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que la décision 48 SI attaquée ne lui a pas été notifiée, qu'il n'a pas reçu les informations prévues par les articles L. 223-3 et R. 223-3 du code de la route avant l'intervention des décisions de retrait de points, et que la réalité des infractions n'est pas établie.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 février 2024, le ministre de l'intérieur conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête, en raison de sa tardiveté, et à titre subsidiaire au rejet des conclusions de la requête, les moyens n'étant pas fondés.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de la route ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président du tribunal a désigné Mme Bories, vice-présidente, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative, pour statuer sur les litiges mentionnés à cet article.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Bories a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite d'infractions au code de la route, le ministre de l'intérieur a retiré des points au capital affecté au permis de conduire de M. B. Après avoir constaté que le nombre de points de ce permis de conduire était nul, le ministre de l'intérieur a, par une décision " 48 SI " du 28 mai 2022, prononcé la cessation de validité de son permis de conduire. M. B demande au tribunal l'annulation des différents retraits de points opérés sur son permis de conduire, de la décision " 48 SI " dont il a subséquemment fait l'objet, et du rejet de son recours gracieux du 17 janvier 2023, par laquelle il demandait notamment le bénéfice de quatre points récupérés à l'issue d'un stage effectué les 24 et 25 octobre 2022.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le ministre de l'intérieur en défense :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : "'La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. ()'". Aux termes de l'article R. 223-3 du code de la route : "'() Si le retrait de points aboutit à un nombre nul de points affectés au permis de conduire, l'auteur de l'infraction est informé par le ministre de l'intérieur par lettre recommandée avec demande d'avis de réception du nombre de points retirés. Cette lettre récapitule les précédents retraits ayant concouru au solde nul, prononce l'invalidation du permis de conduire et enjoint à l'intéressé de restituer celui-ci au préfet du département ou de la collectivité d'outre-mer de son lieu de résidence dans un délai de dix jours francs à compter de sa réception°".

3. Lorsque l'administration oppose à un justiciable une fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de l'action introduite devant un tribunal administratif à l'encontre d'une décision, il lui incombe d'établir que l'intéressé a reçu notification régulière de cette décision. En cas de retour à l'administration, au terme du délai de mise en instance, du pli recommandé contenant la décision, la notification est réputée avoir été régulièrement accomplie à la date à laquelle ce pli a été présenté à l'adresse de l'intéressé, dès lors du moins qu'il résulte soit de mentions précises, claires et concordantes portées sur l'enveloppe, soit, à défaut, d'une attestation du service postal ou d'autres éléments de preuve, que le préposé a, conformément à la réglementation en vigueur, déposé un avis d'instance informant le destinataire que le pli était à sa disposition au bureau de poste.

4. L'avis de réception postal produit par le ministre de l'intérieur en défense ne mentionne pas la date à laquelle que le pli a été présenté. Cet avis ne permet dès lors pas d'établir la notification régulière de la décision "'48 SI'" contestée. La fin de non-recevoir doit, par suite, être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

Sur le défaut d'information préalable :

5. Aux termes de l'article L. 223-3 du code de la route : " Lorsque l'intéressé est avisé qu'une des infractions entraînant retrait de points a été relevée à son encontre, il est informé des dispositions de l'article L. 223-2, de l'existence d'un traitement automatisé de ces points et de la possibilité pour lui d'exercer le droit d'accès conformément aux articles L. 225-1 à L. 225-9. / Lorsqu'il est fait application de la procédure de l'amende forfaitaire ou de la procédure de composition pénale, l'auteur de l'infraction est informé que le paiement de l'amende ou l'exécution de la composition pénale entraîne le retrait du nombre de points correspondant à l'infraction reprochée, dont la qualification est dûment portée à sa connaissance ; il est également informé de l'existence d'un traitement automatisé de ces points et de la possibilité pour lui d'exercer le droit d'accès. () ".

6. La délivrance, au titulaire du permis de conduire à l'encontre duquel est relevée une infraction donnant lieu à retrait de points, de l'information prévue aux articles L. 223-3 et R. 223-3 du code de la route constitue une garantie essentielle donnée à l'auteur de l'infraction pour lui permettre, avant d'en reconnaître la réalité par le paiement d'une amende forfaitaire ou l'exécution d'une composition pénale, d'en mesurer les conséquences sur la validité de son permis et, éventuellement, d'en contester la réalité devant le juge pénal. Elle revêt le caractère d'une formalité substantielle et conditionne la régularité de la procédure au terme de laquelle le retrait de points est décidé.

S'agissant des infractions commises les 19 février 2016, 6 octobre 2017, 30 juillet 2021, 17 octobre 2021, 17 mai 2022, 6 août 2022 et 18 septembre 2022 :

7. Si le ministre de l'intérieur et des outre-mer soutient que les avis de contravention correspondant aux infractions commises les 19 février 2016, 6 octobre 2017, 30 juillet 2021, 17 octobre 2021, 17 mai 2022, 6 août 2022 et 18 septembre 2022 ont été automatiquement envoyés au domicile de M. B, lequel s'est de surcroît vu décerner, faute de paiement dans les délais, des titres exécutoires de l'amende forfaitaire majorée qui lui ont également été adressés par courrier, il n'en justifie pas. Dans ces conditions, et dès lors que le ministre n'établit pas avoir délivré l'information pertinente au requérant lors de la constatation d'infractions antérieures à celles-ci, M. B est fondé à soutenir qu'il n'a pas bénéficié de l'information prévue par les articles L. 223-3 et R. 223-3 du code de la route. Par conséquent, les décisions emportant retrait de points à la suite des infractions commises les 19 février 2016, 6 octobre 2017, 30 juillet 2021, 17 octobre 2021, 17 mai 2022, 6 août 2022 et 18 septembre 2022 doivent être annulées, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'autre moyen de la requête.

S'agissant de l'infraction du 14 novembre 2019 :

8. Depuis une mise à jour logicielle effectuée le 15 avril 2015, tous les appareils électroniques utilisés par les agents verbalisateurs font apparaître sur la page présentée au contrevenant, en cas d'infraction entraînant un retrait de points, l'ensemble des informations exigées par la loi. Dès lors, pour les infractions constatées à compter de cette date, la signature apposée par l'intéressé et conservée par voie électronique établit que ces informations lui ont été délivrées. La mention certifiée par l'agent selon laquelle le contrevenant a refusé d'apposer sa signature sur la page qui lui était présentée possède la même valeur probante.

9. Si le ministre produit le procès-verbal électronique établi pour l'infraction du 14 novembre 2019, ce dernier ne comporte ni la signature de l'intéressé, ni la mention " refus de signer ". Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction que les informations prévues par les articles L. 223-3 et R. 223-3 du code de la route auraient été délivrées à M. B. Par conséquent, la décision emportant retrait de trois points à la suite de l'infraction commise le 14 novembre 2019 doit être annulée, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'autre moyen de la requête.

S'agissant des infractions commises les 23 juin 2021, 15 juillet 2021, 19 novembre 2021, 19 juin 2022, 6 juillet 2022 et 28 août 2022 :

10. Il résulte de l'instruction que les infractions commises les 23 juin 2021, 15 juillet 2021, 19 novembre 2021, 19 juin 2022, 6 juillet 2022 et 28 août 2022 ont été relevées par l'intermédiaire d'un radar automatique et que des titres exécutoires d'amende forfaitaire majorée ont émis. Le ministre de l'intérieur ne verse pas à l'instance d'attestation du trésorier principal du contrôle automatisé relative à l'encaissement du montant de l'amende forfaitaire majorée afférente à cette infraction. Toutefois, il produit en défense, pour chacune de ces infractions, un pli recommandé revêtu de la mention " avisé, non réclamé " expédié à l'adresse connue du requérant et indiquant comme adresse de retour celle de la trésorerie du contrôle automatisé de Rennes. Il produit également les amendes forfaitaires majorées comportant les informations prévues par les dispositions de l'article L. 223-3 du code de la route. Dans ces conditions, M. B, qui n'établit ni même n'allègue que ces plis ne contenaient pas l'avis d'amende forfaitaire majorée relatif à l'infraction en cause, n'est pas fondé à soutenir qu'il n'a pas reçu les informations prévues par les dispositions de l'article L. 223-3 du code de la route.

Sur la réalité des infractions :

11. Aux termes de l'article L. 223-1 du code de la route : " La réalité d'une infraction entraînant retrait de points est établie par le paiement d'une amende forfaitaire ou l'émission du titre exécutoire de l'amende forfaitaire majorée, l'exécution d'une composition pénale ou par une condamnation définitive (). Le mode d'enregistrement et de contrôle des informations relatives aux infractions au code de la route conduit à considérer que la réalité de l'infraction est établie dans les conditions prévues à l'article L. 223-1 du code de la route dès lors qu'est inscrite, dans le système national des permis de conduire, la mention du paiement de l'amende forfaitaire ou de l'émission du titre exécutoire de l'amende forfaitaire majorée, sauf si l'intéressé justifie avoir présenté une requête en exonération dans les quarante-cinq jours de la constatation de l'infraction ou de l'envoi de l'avis de contravention ou formé, dans le délai prévu à l'article 530 du code de procédure pénale, une réclamation ayant entraîné l'annulation du titre exécutoire de l'amende forfaitaire majorée. ".

12. Il ressort des mentions du relevé d'information intégral versé au dossier que des titres exécutoires d'amendes forfaitaires majorées ont été émis pour l'ensemble des infractions reprochées au requérant. M. B n'avance aucun élément de nature à mettre en doute l'exactitude de ces mentions. La réalité des infractions restant en litige est, dès lors, établie dans les conditions prévues à l'article L. 223-1 du code de la route. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance de cet article ne peut qu'être écarté.

13. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation des décisions de retrait de points consécutives aux infractions commises les 19 février 2016, 6 octobre 2017, 14 novembre 2019, 30 juillet 2021, 17 octobre 2021, 17 mai 2022, 6 août 2022 et 18 septembre 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Si l'annulation contentieuse d'une décision de retrait de points implique nécessairement que le ministre de l'intérieur reconnaisse à l'intéressé le bénéfice des points illégalement retirés, le capital de points dont dispose ce dernier doit être recalculé en tenant compte également des retraits de points légalement intervenus à son encontre et le cas échéant, des décisions de retrait ou de reconstitution de points qui n'avaient pu être prises en compte par l'administration aussi longtemps que l'invalidation annulée était exécutoire. Dès lors, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de reconnaître à M. B le bénéfice des points irrégulièrement retirés de son permis de conduire à la suite des infractions commises les 19 février 2016, 6 octobre 2017, 14 novembre 2019, 30 juillet 2021, 17 octobre 2021, 17 mai 2022, 6 août 2022 et 18 septembre 2022 et de réexaminer sa situation dans le sens des observations qui précèdent, en en tirant toutes les conséquences sur le capital de points et le droit de conduire de l'intéressé. Ce réexamen devra intervenir dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

15. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit à la demande présentée par M. B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : Les décisions " 48 " de retrait de points sur le capital affecté au permis de conduire de M. B consécutives aux infractions commises les 19 février 2016, 6 octobre 2017, 14 novembre 2019, 30 juillet 2021, 17 octobre 2021, 17 mai 2022, 6 août 2022 et 18 septembre 2022 sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de reconnaître à M. B le bénéfice des points retirés à la suite des infractions commises les 19 février 2016, 6 octobre 2017, 14 novembre 2019, 30 juillet 2021, 17 octobre 2021, 17 mai 2022, 6 août 2022 et 18 septembre 2022, sous réserve qu'ils aient déjà été restitués, et, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de réexaminer sa situation pour en tirer les conséquences sur son capital de points et son droit de conduire.

Article 3 : La requête de M. B est rejetée pour le surplus.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 avril 2024

La magistrate désignée,

signé

C. BoriesLa greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

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