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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2400017

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2400017

lundi 19 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2400017
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantZABEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 janvier 2024, Mme A C demande au tribunal :

1) d'annuler l'arrêté du 21 décembre 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise a décidé de son transfert aux autorités allemandes ;

2) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile ;

Elle soutient que :

- l'entretien n'a pas été effectué par une personne qualifiée au sens de l'article 5 du règlement Dublin.

- le transfert méconnait l'article 17 du règlement, ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; en refusant de faire application de la clause dérogatoire, le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 février 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête ;

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement UE n° 604/2013 du Parlement et du Conseil, du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bories, premier conseiller, en application de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 15 février 2024, en l'absence du préfet du Val d'Oise ou de son représentant :

- le rapport de M. Bories, magistrat désigné,

- les observations de Me Leoue, substituant Me Zabel, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et ajoute qu'il faut tenir compte des points 14 à 17 du préambule du règlement UE du 26 juin 2013 et que Mme C n'a aucune famille en Allemagne,

- les observations de Mme C, assistée de Mme B, interprète en langue turque.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante turque d'origine kurde né le 20 décembre 1985, est entrée en France début avril 2023 et y a déposé une demande d'asile le 16 novembre 2023 ; La consultation du fichier "Visabio " a révélé qu'elle était munie d'un visa de court séjour délivré par les autorités allemandes. Une demande de prise en charge a été adressée par le préfet du Val-d'Oise à ces autorités le 16 novembre 2023, expressément acceptée le 21 novembre suivant ; par un arrêté en date du 21 décembre 2023, dont Mme C demande l'annulation, le préfet du Val-d'Oise a décidé de transférer l'intéressée aux autorités allemandes.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement ()". La faculté laissée par ces dispositions à chaque État membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue pas un droit pour les demandeurs d'asile.

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". De même, le point 14 du préambule du règlement UE du 26 juin 2013 rappelle que, " conformément à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, le respect de la vie familiale devrait être une considération primordiale pour les États membres lors de l'application du présent règlement ". Cette invitation est précisée au point 17 du préambule du règlement, au terme duquel, " il importe que tout État membre puisse déroger aux critères de responsabilité, notamment pour des motifs humanitaires et de compassion, afin de permettre le rapprochement de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent et examiner une demande de protection internationale introduite sur son territoire ou sur le territoire d'un autre État membre, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères obligatoires fixés dans le présent règlement ". Les dispositions du préambule éclairent l'application des différents articles du règlement, et notamment son article 17.

4. En l'espèce, Mme C fait valoir qu'elle est entrée sur le territoire français avec ses deux enfants de 9 et 17 ans, en avril 2023, au moyen d'un visa délivré par les autorités allemandes, pour rejoindre en France son mari, Metim C, dont la demande d'asile, déposée en août 2020, a été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 10 novembre 2023 ; par ailleurs, Mme C établit avoir dans le Val d'Oise, trois de ses frères, tous titulaires, soit de carte de séjour pluriannuelles, soit d'une carte de résident et produit un livret de famille turc pour justifier de leur lien de parenté ; ainsi, la requérante, qui indique n'avoir aucune famille en Allemagne et n'y être passée que par l'effet d'un visa de court séjour, a l'essentiel de ses proches en France, où ses enfants sont d'ailleurs scolarisés depuis la rentrée de septembre 2023.

5. Il résulte de ce qui précède que, sans préjuger du droit au séjour de l'intéressée, le préfet du Val-d'Oise a entaché son appréciation d'une erreur manifeste en n'accordant pas à la requérante le bénéfice de la clause dérogatoire prévue à l'article 17 du règlement, et en décidant de la remettre aux autorités allemandes pour l'examen de sa demande d'asile ;

6. Ainsi, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés, Mme C est fondée à demander l'annulation de l'arrêté de transfert du 21 décembre 2023.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Eu égard au motif de l'annulation de l'arrêté attaqué, et sous réserve de changement dans les circonstances de fait ou de droit, le présent jugement implique nécessairement que les autorités françaises soient responsables de l'examen de la demande d'asile de Mme A C. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de statuer à nouveau sur le cas de Mme A C en la munissant de l'attestation de demande d'asile mentionnée à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 21 décembre 2023 portant transfert de Mme A C aux autorités allemandes est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise de délivrer à Mme A C, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, l'attestation de demande d'asile mentionnée à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 19 février 2024.

Le magistrat désigné,

signé

A. Bories Le greffier,

signé

M. D

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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