Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2400152

jeudi 8 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2400152
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 6 et 19 janvier 2024, M. B A, représenté par Me Meyer, demande à la juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'arrêté en date du 4 décembre 2023 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande de délivrance de titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire ", l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que le refus de titre de séjour le place dans une situation irrégulière et que l'arrêté attaqué a des conséquences graves sur sa situation personnelle, familiale et professionnelle, notamment en ce qu'il a pour effet d'impacter sa vie familiale et qu'il se trouve dans l'impossibilité d'exercer une activité professionnelle ;

- il existe plusieurs moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la l'arrêté attaqué :

* il est insuffisamment motivé et est entaché d'un défaut d'examen de sa situation ;

* il est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et professionnelle ;

* il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet des Hauts-de-Seine qui n'a pas produit d'observation en défense.

Vu :

- la requête n° 2400162, enregistrée le 6 janvier 2024, par laquelle M. A demande l'annulation de l'arrêté attaqué ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Drevon-Coblence, vice-présidente, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience du 22 janvier 2024 à 11 heures.

Ont été entendus au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Soulier, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Drevon-Coblence, juge des référés, qui a informé les parties, en application des dispositions des articles R. 522-9 et R. 611-7 du code de justice administrative, que l'ordonnance à intervenir était susceptible d'être fondée sur le moyen d'ordre public tiré de ce que les conclusions aux fins de suspension de l'exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sont irrecevables dès lors que le recours en annulation formé à leur encontre a déjà entraîné cet effet suspensif en application des dispositions de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les observations de Me Okanga-Souna, substituant Me Meyer, représentant M. A, présent, qui conclut aux mêmes fins et précise les moyens soulevés.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant sénégalais, né le 12 février 1969, est entré régulièrement sur le territoire français le 21 septembre 2018. Il a obtenu un titre de séjour portant la mention " étudiant ", renouvelé jusqu'au 11 octobre 2022. Il a ensuite sollicité la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " travailleur temporaire ", d'une durée maximale d'un an. Par un arrêté du 4 décembre 2023, le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par la présente requête, M. B A demande à la juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cet arrêté.

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

Sur la demande de suspension de l'arrêté en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français :

3. L'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi. () ".

4. Il résulte de ces dispositions que le dépôt, dans le délai de recours, d'une requête en annulation contre un arrêté refusant la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour assorti d'une obligation de quitter le territoire français suspend l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, celles de la décision fixant le pays à destination duquel l'intéressé pourra être reconduit et portant interdiction de retour.

5. Le dépôt de la requête de M. A enregistrée sous le n°2400162 le 6 janvier 2024, tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine du 4 décembre 2023 a eu pour effet de suspendre l'exécution de l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, celle des décisions fixant le pays de destination et portant interdiction de retour. Par suite, les conclusions tendant à la suspension de ces décisions ne sont pas recevables et doivent être rejetées.

Sur la demande de suspension de l'arrêté attaqué en tant qu'il porte refus de délivrance de titre de séjour :

6. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

7. En l'espèce, M. A, en dépit de son séjour régulier en France entre le 21 septembre 2018 et le 11 octobre 2022, ne peut se prévaloir de la présomption d'urgence dès lors que la décision attaquée a pour objet de lui refuser une première demande de son titre de séjour en qualité de travailleur temporaire. Toutefois, il est constant que l'intéressé a résidé en France régulièrement pendant plus de quatre années et qu'il a travaillé entre le 6 octobre 2020 et le 30 juin 2022 à l'hôpital Kremlin-Bicêtre en qualité d'agent des services hospitaliers en renfort pendant la période d'urgence sanitaire, puis comme agent de logistique au sein de l'hôpital européen Georges Pompidou depuis le 3 avril 2023, par un contrat qui devait être prolongé jusqu'au 16 avril 2024. Alors que cet établissement a présenté une demande d'autorisation de travail à son profit le 21 juin 2023 pour un contrat à durée déterminé de 8 mois à temps complet, puis de nouveau le 12 octobre 2023 pour une durée de 6 mois, il a dû mettre fin au contrat de travail de M. A en raison de l'arrêté attaqué. Il résulte en outre de l'instruction que M. A vit en concubinage avec une ressortissante ukrainienne depuis octobre 2023 et que le couple attend un enfant. Dans ces conditions, le requérant doit être regardé comme justifiant d'une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, le préfet des Hauts-de-Seine qui n'a pas produit de mémoire en défense, ne faisant état d'aucune circonstance de nature à remettre en cause cette appréciation.

8. Eu égard à l'activité professionnelle exercée depuis entre 2020 et 2023 par M. A et à ses perspectives de recrutement par l'hôpital européen Georges Pompidou, le moyen tiré de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision portant refus de titre de séjour sur la situation personnelle et professionnelle de l'intéressé est propre, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué.

9. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension d'une décision administrative étant réunies, il y a lieu de suspendre la décision du 4 décembre 2023 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté la demande de renouvellement de titre de séjour de M. A.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

10. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ".

11. Aux termes de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise. Ce document est revêtu de la signature de l'agent compétent ainsi que du timbre du service chargé, en vertu de l'article R. 431-20, de l'instruction de la demande () ". L'article R. 431-15 de ce code précise que : " Le récépissé de demande de renouvellement d'une carte de séjour permettant l'exercice d'une activité professionnelle autorise son titulaire à exercer une activité professionnelle. ".

12. La suspension de l'exécution de la décision rejetant la demande de délivrance de titre de séjour présentée par M. A implique nécessairement le réexamen par l'autorité compétente de la situation de ce dernier et la délivrance à l'intéressé, durant ce réexamen, d'un récépissé l'autorisant à travailler. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de procéder au réexamen de la situation de M. A dans un délai de trois mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer, dans un délai de quinze jours à compter de cette notification, conformément aux dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, un récépissé de demande de délivrance d'un titre de séjour l'autorisant à exercer une activité professionnelle. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par le requérant à l'occasion de l'instance et non compris dans les dépens. La présente instance n'a pas entraîné de frais susceptibles d'être inclus dans les dépens. Par suite, les conclusions présentées par M. A à ce titre ne peuvent qu'être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 4 décembre 2023 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A est suspendue jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de procéder au réexamen de la situation de M. A dans un délai de trois mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer, dans un délai de quinze jours à compter de cette notification, un récépissé de demande de délivrance d'un titre de séjour l'autorisant à exercer une activité professionnelle.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros à M. A sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.

Fait, à Cergy, le 8 février 2024.

La juge des référés

Signé

E. Drevon-Coblence

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.