Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2400181
jeudi 22 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2400181 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 8 janvier et 1er février 2024, M. A B, représenté par Me Bechieau, demande au tribunal :
1°)de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°)d'annuler l'arrêté du 6 janvier 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire pendant une durée d'un an ;
3°)d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir en le munissant, dans l'attente de ce réexamen, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sous astreinte de 100 euros par jour de retard en application des dispositions des articles L. 911-2 et L. 911-3 du code de justice administrative ;
4°)de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire :
- la décision est prise par une autorité incompétente ;
- la décision est insuffisamment motivée, tant en droit qu'en fait ;
- la décision méconnait l'article 41 de la charte des droits fondamentaux et en particulier le droit d'être entendu ;
- la décision méconnait le 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans la mesure où il est entré en France muni d'un titre de séjour hongrois ;
- la décision est entachée d'un défaut d'examen ;
- la décision est entachée d'erreur de fait, d'erreur manifeste d'appréciation et méconnait l'article 8 de la convention européenne, pour des motifs communs ;
S'agissant de la décision lui refusant le bénéfice d'un délai de départ, fixant le pays de destination et lui infligeant une interdiction de retour d'une durée d'un an :
- Ces décisions sont illégales, du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement.
Par un mémoire en défense enregistré le 9 février 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête ;
Vu les autres pièces du dossier et notamment les pièces complémentaires communiquées les 1er, 5, 9 et 12 février pour M. B.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- Vu la convention du 19 juin 1990 d'application de l'accord Schengen conclu le 14 juin 1985, publiée par le décret n° 95-304 du 21 mars 1995 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Bories, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article R.776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, en l'absence du préfet ou de son représentant :
- le rapport de M. Bories, magistrat désigné, qui a indiqué qu'il était susceptible de substituer d'office la base légale tirée du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à celle initialement retenue par le préfet des Hauts-de-Seine, fondée sur le 1° du même article ;
- les observations de Me Paya, substituant Me Bechieau pour M. B, qui reprend ses conclusions et moyens en les précisant ;
- les observations de M. B lui-même qui explique qu'il avait l'intention de régulariser sa situation en France mais qu'il a préféré le faire par le biais du réseau universités sans frontières dans le cadre d'une demande collective présentée par cette organisation.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant algérien né le 2 mai 1994, a été interpellé sur la voie publique et a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire sans délai, prise le 6 janvier 2024 par le préfet des Hauts-de-Seine, assortie d'une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an ; par une requête enregistrée le 8 janvier suivant, il sollicite l'annulation de l'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine.
Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, de prononcer l'admission provisoire de M. B à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, l'arrêté attaqué est signé par François Rosa, sous-préfet et directeur de cabinet du préfet des Hauts-de-Seine, qui bénéficie d'une délégation de signature régulièrement en date du 28 septembre 2023 ; il s'ensuit que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.
4. En deuxième lieu, l'arrêté comporte les considérations de droit et de fait qui le fondent et est suffisamment motivé au regard, tant de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration que de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
5. En troisième lieu, M. B soutient que la décision méconnait l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ainsi que son " droit d'être entendu " qui en découle ; que toutefois, le préfet des Hauts-de-Seine a produit le PV de l'audition réalisée à la suite de l'interpellation de l'intéressé, au cours duquel celui-ci a pu s'expliquer sur son parcours depuis qu'il a quitté l'Algérie ; il s'ensuit que ce moyen doit être écarté.
6. En quatrième lieu, M. B soutient que, entré sur le territoire français muni d'un titre de séjour hongrois en cours de validité, le préfet des Hauts-de-Seine a commis une erreur de droit en l'obligeant à quitter le territoire sur le fondement du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
7. L'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ". Aux termes de l'article 21 de la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 : " 1. Les étrangers titulaires d'un titre de séjour délivré par une des Parties Contractantes peuvent, sous le couvert de ce titre ainsi que d'un document de voyage, ces documents étant en cours de validité, circuler librement pendant une période de trois mois au maximum sur le territoire des autres Parties Contractantes, pour autant qu'ils remplissent les conditions d'entrée visées à l'article 5, paragraphe 1, points a), c) et e), et qu'ils ne figurent pas sur la liste de signalement nationale de la Partie Contractante concernée. () / 4. Les dispositions du présent article s'appliquent sans préjudice des dispositions de l'article 22. ". L'article 5 de la même convention, auquel l'article précité renvoie, prévoit que : " 1. Pour un séjour n'excédant pas trois mois, l'entrée sur les territoires des Parties contractantes peut être accordée à l'étranger qui remplit les conditions ci-après : () c) Présenter, le cas échéant, les documents justifiant de l'objet et des conditions du séjour envisagé et disposer des moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée du séjour envisagé que pour le retour dans le pays de provenance ou le transit vers un État tiers dans lequel son admission est garantie, ou être en mesure d'acquérir légalement ces moyens "; L'article 22 de cette même convention précise que: " 1. Les étrangers entrés régulièrement sur le territoire d'une des Parties Contractantes sont tenus de se déclarer, dans les conditions fixées par chaque Partie Contractante, aux autorités compétentes de la Partie Contractante sur le territoire de laquelle ils pénètrent. " ; Cette obligation de déclaration à l'entrée est reprise à l'article L. 621-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers, mais l'article R. 621-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précise que: " N'est pas astreint à la déclaration d'entrée sur le territoire français l'étranger qui se trouve dans l'une des situations suivantes : 1° N'est pas soumis à l'obligation du visa pour entrer en France en vue d'un séjour d'une durée inférieure ou égale à trois mois ; / 2° Est titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, d'une durée supérieure ou égale à un an, délivré par un Etat partie à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 ; toutefois un arrêté du ministre chargé de l'immigration peut désigner les étrangers titulaires d'un tel titre qui demeurent astreints à la déclaration d'entrée. ".
8. En application de ces dispositions, la souscription de la déclaration prévue par l'article 22 de la convention d'application de l'accord de Schengen et dont l'obligation figure à l'article L. 621-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est une condition de la régularité de l'entrée en France de l'étranger soumis à l'obligation de visa et en provenance directe d'un État partie à cette convention qui l'a admis à entrer ou à séjourner sur son territoire ; toutefois, par application de l'article 21 précité de la convention et de l'article R. 621-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, cette obligation ne s'impose pas, sauf cas particulier, à l'étranger titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, d'une durée supérieure ou égale à un an, délivré par un Etat membre des accords de Schengen ; en l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. B, qui faisait des études en Hongrie, établit avoir quitté le territoire hongrois en avion le 13 octobre 2021, soit deux jours avant l'expiration du titre de séjour " étudiant " que lui avaient délivré les autorités hongroises, valable du 5 octobre 2020 au 15 octobre 2021 ; par ailleurs, le préfet n'établit, ni même n'allègue, que le requérant n'aurait pas rempli les autres conditions d'entrée pour un séjour de moins de trois mois, fixées par l'article 5 paragraphe 1 précité de la convention de Schengen, et notamment qu'il n'aurait pas eu, à la date du 13 octobre 2021, des moyens de subsistance suffisants ; ainsi, alors même que l'intéressé a déclaré, lors de son audition, être entré en France irrégulièrement à la suite de ses études en Hongrie, cette affirmation est contredite par les pièces produites dans le cadre de sa requête, qui démontrent qu'il disposait encore, à la date de sa dernière entrée sur le territoire français, d'un titre de séjour hongrois en cours de validité d'une durée supérieure à une année ; à cet égard, le préfet des Hauts-de-Seine doit être regardé comme s'étant mépris sur la base légale applicable en obligeant l'intéressé à quitter la Hongrie sur le fondement du 1° de l'article L. 611-1 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui permet d'éloigner du territoire les étrangers qui y sont irrégulièrement entrés.
9. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer d'office ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. En l'espèce, et comme le magistrat désigné l'a soulevé lors de l'audience publique, il y a lieu de substituer d'office aux dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, celles du 2° du même article, citées au point précédent, qui prévoient que le préfet peut éloigner du territoire l'étranger entré sur le territoire avec un visa désormais expiré ou qui, dispensé de visa mais entré plus de trois mois auparavant, s'est maintenu en France sans être titulaire d'un titre de séjour ; il ressort en effet des pièces du dossier que M. B, qui était dispensé de visa d'entrée de court séjour, précisément parce qu'il détenait un titre de séjour de plus d'un an délivré par un pays signataire de la convention de Schengen, s'est maintenu sur le territoire français plus de trois mois après son entrée en France le 13 octobre 2021, et 26 mois après l'expiration de son titre de séjour, survenue dès le 15 octobre 2021. Sous cette réserve et ce correctif, le préfet des Hauts-de-Seine pouvait donc éloigner M. B le 6 janvier 2024, sur le fondement de l'article L. 611-1 du code précité ; le moyen tiré de l'erreur de droit doit dès lors être écarté.
10. En cinquième lieu, M. B soutient qu'au regard de ses études, de sa situation personnelle et familiale, l'arrêté d'éloignement méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, qui garantit le droit de mener une vie privée et familiale normale, et que pour les mêmes motifs, il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation, d'erreurs de fait, ainsi que d'un défaut d'examen.
11. Il ressort toutefois des pièces du dossier que M. B, diplômé d'un master de " marketing des services " en Algérie, est entré sur le territoire européen muni d'un visa de long séjour délivré le 22 septembre 2020 par les autorités hongroises, auquel s'est substitué le titre de séjour " étudiant " évoqué plus haut, pour suivre une formation destinée à parfaire son niveau d'anglais ; il a précisé à l'audience qu'il a suivi une partie importante de cette formation à distance, depuis la France, pendant l'année 2020/2021, en raison de l'épidémie de Covid 19 ; définitivement installé en France à l'issue de cette formation, à compter du 13 octobre 2021, il justifie s'être inscrit pour l'année scolaire 2022/2023 en master 2 " Management et stratégie d'entreprise ", puis de nouveau pour l'année 2023/2024 car il lui restait " deux modules " à passer en juin 2024 pour valider son diplôme, ce dont atteste la direction de la " Private French University " ; s'il communique également des attestations de bonne conduite et des recommandations de ses professeurs, il est constant qu'il ne produit aucun relevé de notes, et aucun diplôme obtenu entre le 13 octobre 2021 et le 6 janvier 2024, venant confirmer le sérieux de ses études en France.
12. Par ailleurs, s'il est exact que M. B a cherché à faire régulariser son séjour auprès de l'ambassade de France à Vienne, également compétente pour les étudiants hongrois, il ne produit que des échanges de courriels courant d'octobre 2021 à décembre 2021, et indique lors de son interpellation que sa demande de visa lui a alors été refusée ; il est resté en France depuis, jusqu'à son interpellation en 2024, sans justifier du dépôt de la moindre demande de titre étudiant. A cet égard, la circonstance que le " réseau université sans frontière " lui aurait indiqué qu'il l'inclurait dans une " une requête collective " auprès de la préfecture, n'explique pas qu'il soit resté plus de deux ans à étudier en France sans au moins tenter une régularisation personnelle ;
13. Enfin, si son oncle et des cousins résident en France, dont un qui l'héberge, il a lui-même indiqué lors de son interpellation que ses parents, ses deux frères et sa sœur vivaient en Algérie ; quant aux deux promesses d'embauche qu'il produit, elles datent de 2022 et n'ont pas eu de suite ; ainsi, eu égard à l'ensemble de ce qui précède, le préfet des Hauts-de-Seine, qui ne s'est pas mépris sur les faits, n'a pas entaché la mesure d'éloignement d'un défaut d'examen, n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle et n'a pas porté une atteinte excessive à son droit de mener une vie privée et familiale normale ;
14. Il suit de là que les conclusions à fin d'annulation dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français du 6 janvier 2024 doivent être rejetées ;
Sur les autres décisions prises par le préfet des Hauts-de-Seine :
15. Au regard de ce qui précède, le moyen tiré de l'illégalité, par la voie de l'exception, de l'obligation de quitter le territoire, dirigé contre la décision refusant d'accorder un délai de départ, contre celle fixant le pays de destination ou contre celle prononçant une interdiction de retour d'un an, ne peut qu'être écarté, et les conclusions tendant à leur annulation, qu'être rejetées ;
16. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions dirigées contre l'arrêté du 6 janvier 2024 doivent être rejetées ; il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction et d'astreinte, et des conclusions au titre des frais non compris dans les dépens ;
D É C I D E :
Article 1er : M. A B est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de M. A B est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Hauts-de-Seine.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024.
Le magistrat désigné,
signé
A. Bories
La greffière,
signé
O. El Moctar
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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