Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2400790

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2400790
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la requête de M. D, ressortissant algérien, qui contestait l'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine du 14 septembre 2022 lui refusant un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français et prononçant une interdiction de retour d'un an. Le tribunal a écarté l'ensemble des moyens soulevés, notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, l'erreur de droit et l'erreur manifeste d'appréciation, en se fondant sur les stipulations de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La solution retenue confirme la légalité des décisions préfectorales.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 18 janvier 2024 et 20 juin 2024, M. A D, représenté par Me Navarro, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 septembre 2022, par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et de le munir, dans cette attente, d'une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros à verser à son conseil, en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Navarro renonce à percevoir la part contributive de l'État relative à l'aide juridictionnelle.

M. D soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que le préfet a méconnu l'étendue de sa compétence en se croyant en situation de compétence liée ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur de droit au regard des stipulations de l'article 6-7 de l'accord franco-algérien modifié ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays d'éloignement :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations des articles 2 et 3 la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête de M. D.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision en date du 4 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. d'Argenson, président ;

- et les observations de Me Navarro, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant algérien né le 26 mars 1988, est entré en France le 17 novembre 2021 muni d'un visa touristique délivré par les autorités espagnoles. Il a sollicité un titre de séjour sur le fondement de l'article 6-7 de l'accord franco-algérien modifié. Par un arrêté du 14 septembre 2022, dont il demande l'annulation, le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

2. Par un arrêté PCI n°2022-063 du 10 juin 2022 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture des Hauts-de-Seine le même jour, le préfet des Hauts-de-Seine a donné délégation à M. E C, sous-préfet d'Antony et de Boulogne-Billancourt, à l'effet de signer toutes décisions portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français avec fixation d'un pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français. L'arrêté contesté comporte la mention des prénom, nom et qualité du signataire ainsi que la signature de M. C. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque ainsi en fait et doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

3. Aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien visé ci-dessus : " () / Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : / () 7) au ressortissant algérien, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve qu'il ne puisse pas effectivement bénéficier d'un traitement approprié dans son pays. / () ".

4. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il pourrait ou non y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

5. Pour refuser de délivrer à M. D le titre de séjour sollicité, le préfet des Hauts-de-Seine s'est notamment fondé sur l'avis du collège de médecins de l'OFII du 9 août 2022, indiquant que son état de santé nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut entraînerait des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais qu'il pouvait bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine. M. D souffre d'une leucémie aiguë lymphoblastique diagnostiquée en Algérie au mois de juin 2021 et est suivi au service clinique des maladies du sang à l'hôpital Saint-Louis à Paris depuis son entrée sur le territoire français. Si le requérant produit plusieurs certificats médicaux, dont certains sont antérieurs à l'avis médical contesté, faisant notamment état d'un traitement d'entretien d'une durée de deux ans entamé en 2022 comprenant pour la première année une chimiothérapie intraveineuse mensuelle, puis pour la seconde année des traitements avec des chimiothérapies orales ainsi que la nécessité d'assurer une surveillance régulière pendant plusieurs années de sa pathologie, l'intéressé ne démontre pas que les soins requis par son état de santé ne pourraient pas lui être dispensés dans son pays d'origine, les pièces médicales versées n'établissant pas l'impossibilité pour ce dernier de bénéficier d'un tel traitement en Algérie. En particulier, si M. D se prévaut d'un extrait d'entretien avec le professeur B, chef du service oncologie au centre Pierre et Marie Curie d'Alger, qui fait valoir que l'Algérie souffre actuellement d'une pénurie de médicaments courants, notamment pour le traitement du cancer, et de pannes fréquentes d'appareils de radiothérapie dans les hôpitaux publics, ces circonstances ne sont pas, à elles-seules, de nature à démontrer l'impossibilité pour le requérant de poursuivre effectivement son traitement dans son pays d'origine. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet des Hauts-de-Seine, dont il n'est, par ailleurs, pas établi qu'il se serait estimé lié par l'avis du collège de médecins de l'OFII et aurait ainsi méconnu l'étendue de sa compétence, aurait entaché sa décision d'une erreur de fait ainsi que d'une erreur de droit au regard des stipulations de l'article 6-7 de l'accord franco-algérien précité.

6. M. D, entré en France le 17 novembre 2021, se prévaut d'une ancienneté de résidence de dix mois à la date de la décision en litige. En outre, l'intéressé est célibataire, sans enfant à charge en France et n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine, où il a vécu dans son pays d'origine jusqu'à l'âge de 33 ans et où résident ses parents et ses frères et sœurs, ainsi que cela ressort de la fiche de renseignements dûment complétée et signée par ses soins le 17 août 2022. Par ailleurs, ainsi qu'il a été dit au point 5, M. D ne démontre pas qu'il serait dans l'incapacité de poursuivre effectivement le traitement de sa maladie dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision contestée sur sa situation personnelle, notamment médicale, ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. La décision refusant à M. D un titre de séjour n'étant pas illégale, le moyen dirigé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, par la voie de l'exception d'illégalité, ne peut qu'être écarté.

8. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () / 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. ".

9. Ainsi qu'il a été dit au point 5, M. D ne démontre pas qu'il serait dans l'incapacité de poursuivre effectivement le traitement de sa maladie dans son pays d'origine. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées ne peut qu'être écarté.

10. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 6, le moyen tiré de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision en litige sur sa situation personnelle, notamment médicale, doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays d'éloignement :

11. Aux termes de l'article L. 721-4 du même code : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Enfin aux termes de l'article 2 de la même convention : " le droit à la vie est protégé par la loi ".

12. La circonstance que M. D ne pourrait bénéficier d'un suivi médical adéquat dans son pays d'origine, à la supposer établie, ne constitue pas un risque de traitement inhumain ou dégradant. En tout état de cause, ainsi qu'il a été dit au point 5, il ne démontre pas qu'il serait dans l'incapacité de poursuivre effectivement le traitement de sa maladie dans son pays d'origine. Ainsi, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que le préfet des Hauts-de-Seine aurait méconnu les stipulations et les dispositions précitées. Dès lors, les moyens soulevés ne peuvent qu'être écartés.

13. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 6, le moyen tiré de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision en litige sur sa situation personnelle, notamment médicale, doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

14. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français / Il en est de même pour l'édiction de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

15. Il ne ressort pas des pièces des dossiers que M. D, qui a pu légitimement présenter une demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade, se serait soustrait à la mise en œuvre d'une précédente mesure d'éloignement ou que sa présence en France constituerait une menace pour l'ordre public. Dès lors, en prononçant à l'égard de M. D une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, le préfet des Hauts-de-Seine a commis une erreur d'appréciation.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. D est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 14 septembre 2022 portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

17. Le présent jugement, qui annule la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, mais rejette les conclusions tendant à l'annulation des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays d'éloignement, n'appelle aucune mesure d'injonction et d'astreinte.

Sur les frais de l'instance :

18. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'État la somme réclamée par le requérant sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine du 14 septembre 2022 est annulé seulement en tant qu'il prononce une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à l'encontre de M. D.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet des Hauts-de-Seine.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. d'Argenson, président,

M. Robert, premier conseiller,

Mme Bocquet, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.

Le président-rapporteur,

signé

P.-H. d'ArgensonL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

signé

D. RobertLe greffier,

signé

V. Guillaume

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2400790