Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2401585
mardi 13 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2401585 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I - Par une requête, enregistrée sous le n° 2401585 le 3 février 2024, Mme B A, représentée par Me Zekri, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 2 février 2024 par lequel le préfet Val-d'Oise l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, lui a interdit de retourner sur le territoire national pendant une durée de six mois et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " parent d'enfant français ", dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut de réexaminer sa situation dans le même délai et de lui remettre, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'arrêté attaqué est entaché d'un défaut d'examen de sa situation ;
- il est insuffisamment motivé ;
- il est entaché d'une erreur de fait dès lors qu'elle contribue à l'éducation et à l'entretien de ses enfants ;
- il est entaché d'une erreur de droit au regard de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- il méconnaît sa vie privée et familiale ;
- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français et fixant le pays de renvoi sont illégales en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 février 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
II - Par une requête, enregistrée sous le n° 2401586 le 3 février 2024, Mme B A, représentée par Me Zekri, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 2 février 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que l'arrêté attaqué est entaché d'un défaut d'examen de sa situation.
Le préfet du Val-d'Oise, qui a reçu communication de la requête, n'a pas produit d'observations en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné M. Ouillon, conseiller, en qualité de juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Ouillon, magistrat désigné,
- les observations de Me Zekri représentant Mme A qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'il expose oralement, et soutient en outre que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, que sa présence en France ne représente pas une menace pour l'ordre public malgré sa condamnation car elle ignorait que les sommes lui étaient données par son époux avaient une origine délictuelle,
- et les observations de Mme A, assistée de M. C, interprète en langue arabe.
Le préfet du Val-d'Oise n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Les requêtes n° 2401585 et n° 2401586, présentées pour Mme A, concernent la situation d'une même requérante. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
2. Mme B A, ressortissante marocaine née le 17 février 1985, serait entrée irrégulièrement en France le 4 avril 2016 selon ses déclarations. Elle a été mise en possession d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français, valable jusqu'au 23 août 2022, dont le préfet du Val-d'Oise a refusé le renouvellement par arrêté du 30 décembre 2022. A la suite de son interpellation par les services de gendarmerie, le préfet du Val-d'Oise, par un arrêté du 2 février 2024, a obligé Mme A à quitter sans délai le territoire français en fixant le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire national pendant une durée de six mois. Par un arrêté du même jour, ce même préfet a assigné Mme A à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Mme A demande au tribunal l'annulation de ces arrêtés du 2 février 2024.
Sur les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre la décision portant obligation de quitter sans délai le territoire français :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ".
4. La décision contestée vise les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont elle fait application et notamment son article L. 611-1 ainsi que les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle expose, avec suffisamment de précision, les éléments de la situation personnelle et familiale de l'intéressée et rappelle qu'elle est mariée et mère de trois enfants dont l'un est majeur. Ainsi, la décision contestée comporte de façon circonstanciée l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'obligation de quitter le territoire français doit être écarté.
5. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, notamment de la motivation de la décision contestée, que le préfet du Val-d'Oise a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de Mme A avant de prendre à son encontre la décision en litige. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.
6. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". L'article L. 423-8 du même code prévoit que : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ". Enfin, aux termes de l'article 371-2 du code civil : " Chacun des parents contribue à l'entretien et à l'éducation des enfants à proportion de ses ressources, de celles de l'autre parent, ainsi que des besoins de l'enfant. () ".
7. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale "
8. Il ressort des pièces du dossier que Mme A est la mère d'un enfant français, né le 26 mars 2017, qui a été reconnu par son père de nationalité française le 26 avril 2017 ainsi que d'un enfant né le 30 avril 2021, reconnu par le même père, avec lequel elle est mariée depuis le 3 juin 2023. Si Mme A soutient qu'elle contribue à l'entretien et à l'éducation de ses fils et pourrait prétendre ainsi à la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions citées au point 6, il ne ressort pas des pièces du dossier et notamment des mentions de la décision attaquée, que le préfet aurait remis en cause cette contribution par l'intéressée. Mme A n'est donc pas fondée à soutenir que le préfet aurait ainsi commis une erreur de fait sur ce point. Toutefois, Mme A n'établit pas par les seules pièces versées au dossier que le père de ses fils, qui a été incarcéré à compter du 13 octobre 2020 jusqu'à son transfert le 5 juillet 2023 dans un établissement pour terminer l'exécution de sa peine selon le régime de la semi-liberté, contribuait effectivement à l'entretien et à l'éducation de ses enfants depuis leur naissance ou depuis au moins deux ans. Elle ne produit pas non plus de décision de justice relative à cette contribution par le père de ses deux fils. Par ailleurs, si Mme A soutient qu'elle réside en France depuis 2016 avec ses deux fils ressortissants français et sa fille majeure née d'une première union, qui est en situation régulière sur le territoire national, elle ne justifie pas d'une insertion sociale ou professionnelle particulière en France et son mariage avec un ressortissant français présente un caractère récent à la date de la décision attaquée. Mme A n'est pas dépourvue d'attache familiale dans son pays d'origine, où réside sa mère, comme elle l'a indiquée à l'audience et où elle-même a vécu jusqu'à l'âge de trente-et-un ans. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le père de ses deux fils entretiendrait des liens étroits avec ceux-ci. Enfin, la décision attaquée n'a ni pour objet ni pour effet de séparer Mme A de ses fils mineurs, lesquels compte tenu de leur jeune âge peuvent poursuivre leur vie et leur scolarité dans le pays d'origine de leur mère. Dans ces conditions, Mme A ne peut pas prétendre de plein droit à la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs, la décision obligeant l'intéressée à quitter le territoire français ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990. Elle n'est pas non plus entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences qu'elle emporte sur la situation de la requérante.
Sur les conclusions dirigées contre les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français et fixant le pays de renvoi :
9. Il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 8 qu'aucun des moyens invoqués à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est fondé. Dès lors, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de cette décision, soulevé à l'encontre des décisions portant interdiction de retour sur le territoire français et fixant le pays de renvoi, doit être écarté.
Sur les conclusions dirigées contre l'arrêté portant assignation à résidence :
10. Il ressort des pièces du dossier, notamment des mentions de l'arrêté contesté, que le préfet du Val-d'Oise a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de Mme A avant de l'assigner à résidence. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.
11. Il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions par lesquelles le préfet du Val-d'Oise l'a obligée à quitter sans délai le territoire français et lui a interdit de retourner sur le territoire national pendant une durée de six mois en fixant le pays de destination ni à demander l'annulation de l'arrêté du 2 février 2024 par lequel le même préfet l'a assignée à résidence. Par voie de conséquence doivent être rejetées ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1err : Les requêtes de Mme A sont rejetées.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet du Val-d'Oise.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
S. Ouillon
La greffière,
Signé
O. El Moctar
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°s 2401585, 2401586
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