Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2401802
mercredi 14 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2401802 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 7 février 2024, un mémoire enregistré le 13 février 2024 ainsi que des pièces complémentaires enregistrées les 7, 12 et 13 février 2024, M. C B, représenté par Me Crusoé, demande au tribunal
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 27 janvier 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a assigné à résidence dans le département du Val-d'Oise pendant une durée de 45 jours ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;
Il soutient que l'arrêté :
- est entaché d'un vice d'incompétence ;
- méconnait le droit d'être entendu ;
- est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation :
- est entaché de différentes erreurs de fait ;
- est entaché d'une erreur de droit s'agissant de ce qu'il constituerait une menace à l'ordre public, ou à tout le moins d'une erreur d'appréciation,
- est entaché d'une erreur d'appréciation quant aux " perspectives raisonnables d'éloignement " ;
- n'est ni nécessaire, ni adapté, ni proportionné ;
- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
Par un mémoire en défense enregistré le 13 février 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête en raison du caractère infondé des moyens énoncés ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Cergy Pontoise a désigné M. Bories, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 février 2024 :
- le rapport de M. Bories, magistrat désigné ;
- les observations de Me Crusoé qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens ;
- le préfet du Val-d'Oise n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. C B, ressortissant haïtien né le 3 novembre 1984 a fait l'objet le 20 octobre 2023 d'une obligation de quitter le territoire sans délai, validée le 5 décembre 2023 par un jugement 2313362 du tribunal administratif de Montreuil ; par une décision provisoire et conservatoire en date du 25 janvier 2024, la Cour européenne des droits de l'homme saisie sur le fondement de l'article 39 de son règlement, a demandé au gouvernement de suspendre l'éloignement de M. B jusqu'au 7ème jour suivant l'arrêt de la Cour administrative d'appel de Paris, devant intervenir sur l'appel du jugement du 5 décembre 2023 ; en exécution de cette mesure, le préfet du Val-de-Marne a annulé la réservation du billet qui était prévue pour le requérant pour son retour en Haïti, et a demandé au préfet du Val-d'Oise d'assigner à résidence M. B, qui réside dans ce département.
2. Le préfet du Val-d'Oise a donc pris un arrêté d'assignation à résidence le 27 janvier 2024, mesure notifiée le 5 février suivant, dont M. B sollicite l'annulation ;
Sur la demande tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
3. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions tendant à l'annulation de l'assignation à résidence du
27 janvier 2024 :
Sur l'incompétence de l'auteur de l'acte :
4. En premier lieu, l'arrêté litigieux a été signé par M. D A, adjoint au chef du bureau du contentieux et de l'éloignement, qui dispose d'une délégation de signature consentie par un arrêté du préfet du Val-d'Oise n°23-071 du 22 décembre 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de l'État dans le département pour signer les décisions portant assignation à résidence. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteure de l'arrêté en litige doit être écarté.
Sur la méconnaissance du droit d'être entendu :
5. En deuxième lieu, si M. B peut se prévaloir de la méconnaissance de son droit d'être entendu, lequel fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, il se borne à faire valoir sans aucune autre précision utile que la décision méconnait son droit d'être entendu, sans indiquer quelle information pertinente il aurait pu communiquer au préfet pour influer sur le sens de la décision, et sans même alléguer qu'il aurait été empêché de le faire. Au demeurant, l'intéressé a fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 20 octobre 2023, à l'occasion de laquelle il a pu être entendu ; Par suite, le moyen doit être écarté.
Sur le défaut d'examen :
6. En troisième lieu, il ne ressort ni des mentions de l'arrêté en litige ni des pièces du dossier que la situation personnelle de M. B n'aurait pas fait l'objet d'un examen approfondi préalablement à l'édiction de la décision en litige. Le moyen tiré du défaut d'examen de la situation personnelle du requérant doit ainsi être écarté.
Sur diverses violations de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile :
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; ". M. B soutient que l'assignation dont il est l'objet, prise sur le fondement de cet article, est entaché d'erreurs de fait, d'erreur de droit, et d'erreurs d'appréciations.
8. S'agissant des erreurs de fait que le préfet aurait commises, il ressort du dossier qu'elles ne sont pas avérées : d'une part, le caractère régulier ou non de son entrée en France est sans incidence sur la légalité de l'assignation litigieuse ; d'autre part, la décision mentionne à juste titre qu'il ne dispose pas de document d'identité ou de voyage en cours de validité, alors que le requérant n'en a communiqué aucun au tribunal, pas plus que de récépissé de remise de ces documents au préfet ; enfin, c'est précisément parce que l'intéressé indique habiter chez sa mère à Sarcelles qu'il a été assigné à résidence dans ce département, avec obligation de présentation au commissariat de Sarcelles ; il suit de là que cette première branche du moyen peut être écartée.
9. S'agissant de l'erreur de droit que le préfet du Val-d'Oise aurait commise en mentionnant la menace à l'ordre public qu'il représente, alors que celle-ci n'est pas une condition de légalité des assignations à résidence, aucune disposition légale ou réglementaire n'interdit que cette information soit mentionnée dans la décision au titre des éléments de fait qui concourent à l'expliquer, et ce d'autant plus ici que la mesure d'éloignement du 20 octobre 2023, qui fonde l'assignation litigieuse, est fondée sur la menace à l'ordre public que représente le maintien en France de M. B ; il suit de là que cette deuxième branche du moyen doit être écartée.
10. S'agissant de l'erreur que le préfet aurait commise dans l'appréciation de la nécessité et de la proportionnalité de la mesure d'assignation, il revient au juge administratif de s'assurer que les mesures d'assignation à résidence prises sur le fondement de l'article L. 761-1 précité, ainsi que les obligations de se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, susceptibles d'être imparties par l'autorité administrative, sont adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la décision est principalement motivée par l'existence d'une mesure d'éloignement qui ne peut être immédiatement exécutée et par la circonstance que l'intéressé ne dispose d'aucun document d'identité en cours de validité ; au surplus et en tout état de cause, s'agissant de la menace à l'ordre public que le requérant représente, il ressort des pièces du dossier que M. B a fait l'objet de 17 signalements sur le fichier relatif au traitement des antécédents judiciaires (TAJ) ainsi que de nombreuses condamnations pénales inscrites à son casier judiciaire, dont une condamnation récente à 12 mois d'emprisonnement pour des faits d'envoi réitérés de messages malveillants par la voie de communications électroniques. Il suit de là que cette troisième branche du moyen doit être écartée.
11. S'agissant enfin de l'erreur qu'aurait commise le préfet dans l'appréciation des " perspectives raisonnables d'éloignement ", il ressort des pièces du dossier que la mesure provisoire ordonnée par la Cour de Strasbourg prendra fin sept jours après la notification de la future décision de la Cour administrative d'appel sur l'obligation de quitter le territoire sans délai qui fonde l'assignation à résidence en litige ; cette décision doit survenir dans un avenir relativement proche de telle sorte que l'éloignement effectif de M. B demeure une perspective raisonnable et plausible, sans préjudice de la situation existant en Haïti, qui pourrait évoluer et devra en tout état de cause être appréciée à la date de l'éventuelle exécution de l'éloignement. Il suit de là que cette dernière branche du moyen doit être écartée ;
Sur la méconnaissance du droit de mener une vie privée et familiale normale :
12. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Eu égard à sa durée limitée de 45 jours, renouvelables une fois, et à son objet qui consiste seulement à empêcher M. B de sortir du Val-d'Oise, l'assignation à résidence litigieuse n'empêche pas le requérant de recevoir la visite de ses enfants, qui résident à Paris au domicile de leur mère ; M. B n'établit pas davantage être contraint pour des raisons professionnelles, de sortir du Val-d'Oise ; ainsi, la mesure attaquée ne porte pas une atteinte excessive et disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale. Par suite, ce dernier moyen doit être écarté.
13. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 27 janvier 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a assigné à résidence dans ce département. Les conclusions à fin d'annulation de la présente requête doivent donc être rejetées, ainsi que par voie de conséquence celles relatives aux frais du litige.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de M. B est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet du Val-d'Oise.
Rendu public par mise à disposition du greffe le 14 février 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
A. Bories La greffière,
Signé
O. El Moctar
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2401802
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