Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2403297

mardi 2 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2403297
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 7 mars et le 18 mars 2024, M. E, représenté par Me Aguirre Gutierrez, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 6 mars 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est illégale pour être fondée sur une décision elle-même illégale ;

- elle méconnait les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision lui interdisant le retour pour une durée d'un an :

- cette décision méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- son épouse et ses deux enfants résident en France ;

La requête a été communiquée au préfet des Hauts-de-Seine qui n'a produit aucune observation.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Charlery, conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article

L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Charlery, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique du 28 mars 2024, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant péruvien né le 5 mai 1988, est entré en France en novembre 2022 selon ses déclarations. Par un arrêté du 6 mars 2024, dont l'intéressé sollicite l'annulation, le préfet des Hauts-de-Seine a obligé M. E à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, eu égard eu égard au caractère réglementaire des actes de délégation de signature, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de tels actes alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. En l'espèce, la décision attaquée a été signée par Mme B A, cheffe du bureau des examens spécialisés de la préfecture des Hauts-de-Seine, qui disposait d'une délégation de signature, consentie par l'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine n°2024-08 du 21 février 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture des Hauts-de-Seine. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit, par suite, être écarté.

3. En deuxième lieu, M. E soutient que la décision " ordonnant la décision d'obligation de quitter le territoire français prise sur ce fondement " est elle-même entachée d'illégalité, sans préciser la nature de la décision qu'il identifie comme " ordonnant la décision d'obligation de quitter le territoire ", ni le fondement qu'il critique. Par suite, faute de précision le moyen ne peut qu'être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () "

5. M. E soutient que la décision en litige procède d'une erreur manifeste d'appréciation dans la mesure où il est arrivé en France en novembre 2022 et y est installé avec son épouse et leurs deux enfants, nés tous deux au Pérou, le 24 mars 2012 s'agissant de Mishel Naredzna, et le 19 juillet 2014, s'agissant de Yoshy Matias, lesquels sont scolarisés en France. Toutefois, l'entrée en France de M. E est récente et l'intéressé n'allègue, ni, a fortiori, n'établit, que son épouse se trouverait en situation régulière sur le territoire. Par ailleurs, le fait d'être parent d'enfants scolarisés en France ne lui confère aucun droit au séjour. Au demeurant, il indique lui-même avoir des liens avec des proches au Pérou, même s'il considère que cette circonstance ne justifie pas qu'il soit rapatrié dans son pays d'origine, où il a lui-même vécu jusqu'à l'âge de 34 ans. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige aurait porté à son droit au respect de sa vie personnelle et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées ne peut qu'être écarté. Le requérant n'est pas davantage fondé à soutenir que la décision en litige procèderait d'une erreur manifeste d'appréciation.

6. En quatrième lieu, aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

7. M. E ne peut utilement invoquer la méconnaissance de ces stipulations à l'encontre de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français, qui n'emporte pas par elle-même, identification d'un pays de destination.

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

8. En se bornant à soutenir que son épouse et ses enfants résident en France et que ses liens avec des proches restés au Pérou ne justifient pas son renvoi dans ce pays, M. E ne justifie d'aucune circonstance susceptible de faire obstacle à un renvoi vers le pays dont lui et son épouse ont la nationalité et où ils pourront reconstituer la cellule familiale. Dans ces conditions, le moyen ne peut qu'être écarté.

S'agissant de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français / Il en est de même pour l'édiction de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

10. En l'espèce, le requérant invoque au titre de circonstance humanitaire pouvant justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour sur le territoire français à son encontre, la présence en France de son épouse et de ses deux enfants. En outre, il ressort des pièces du dossier qu'il n'a jamais fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement. Dans ces conditions, et alors que le préfet des Hauts-de-Seine n'a produit aucune observation en défense, le requérant est fondé à soutenir que la décision attaquée est disproportionnée par rapport au regard du but poursuivi.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. E est seulement fondé à solliciter l'annulation de la décision du préfet des Hauts-de-Seine portant interdiction de retour sur le territoire français pour un durée d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12. L'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français implique seulement qu'il soit enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de prendre, sans délai, toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. E dans le système d'information Schengen.

Sur les frais de procédure :

13. Dans les circonstances particulières de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, la somme de 800 euros à verser à M. E au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a interdit à M. E le retour sur le territoire français pour une durée d'un an est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de prendre, sans délai, toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. E dans le système d'information Schengen.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat la somme de 800 euros à verser à M. E au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2024.

La magistrate désignée,

Signé

C. Charlery La greffière,

Signé

M. C

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.