Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2403303

mercredi 22 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2403303
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 mars 2024, Mme A B, représentée par Me Siran, demande au juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 24 janvier 2024 par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

3°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de lui octroyer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil et ce de manière rétroactive, ou à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai de trois jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration une somme de 1 500 euros à verser à son conseil Me Siran en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle soit définitivement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, à défaut d'admission à l'aide juridictionnelle, de verser cette somme à son bénéfice.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'elle se trouve dans une situation de grande précarité, d'insécurité et de vulnérabilité, sans hébergement ni ressource stable, ne pouvant subvenir à ses besoins ni à ceux de ses enfants mineurs, et étant atteinte d'un syndrome dépressif sévère ;

- il existe plusieurs moyens de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen sérieux de sa situation, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée de vices de procédure tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L.522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L.551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en ce qu'elle remplit les conditions pour sa demande ;

- elle méconnait les stipulations des articles 3 et 27 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'erreurs manifestes d'appréciation, en ce que l'OFII n'a pas pris en compte la situation personnelle, au regard de la précarité dans laquelle elle se trouve, ni celle de ses deux enfants mineurs scolarisés en France, et au regard de l'appréciation des conséquences de cette mesure sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), représenté par son directeur général, conclut au rejet de la requête aux motifs que les conditions d'urgence et de doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée ne sont pas remplies. L'OFII demande que soit substitué aux dispositions du 4° de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les dispositions du 3°de l'article L. 551-16 du même code, la décision attaquée devant donc être regardée comme une décision de refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil, la requérante, ayant été évaluée préalablement à cette décision, cette substitution ne la prive d'aucune garantie essentielle et résulte du pouvoir d'appréciation de l'OFII.

Vu :

- la requête n° 2403485, enregistrée le 7 mars 2024 par laquelle Mme B demande l'annulation de la décision attaquée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Poyet, premier conseiller, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience du 15 avril 2024 à

14 heures 00.

Ont été entendus lors de l'audience publique, tenue en présence de M. Grospierre, greffier d'audience :

- le rapport de M. Poyet, juge des référés ;

- et les observations de Me Siran, représentant Mme B, présente, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et répond, par ailleurs, à la demande de substitution de base légale de l'OFII.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante congolaise née le 20 novembre 1976 à Kinshasa au Congo, est entrée sur le territoire français, au mois de mars 2020, selon ses déclarations, avec ses deux filles mineures, âgées de 14 et 8 ans. Le 16 septembre 2020, elle a déposé une demande d'asile, qui a été placée en procédure Dublin, puis en procédure accélérée, le 24 janvier 2024. Par une décision du même jour, la directrice de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de Nanterre lui a refusé les conditions matérielles d'accueil. Par un courriel en date du 4 mars 2024, elle a adressé un recours administratif contre la décision de refus des conditions matérielles d'accueil aux services de l'OFII. Ce recours est resté sans réponse. Par la présente requête, Mme B demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cette décision.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la demande de substitution de base légale présentée par l'OFII :

3. Aux termes de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Il peut être mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur dans les cas suivants : () 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes ; () La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Elle est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites selon des modalités définies par décret. / Lorsque la décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil a été prise en application des 1°, 2° ou 3° du présent article et que les raisons ayant conduit à cette décision ont cessé, le demandeur peut solliciter de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le rétablissement des conditions matérielles d'accueil. L'office statue sur la demande en prenant notamment en compte la vulnérabilité du demandeur ainsi que, le cas échéant, les raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acception initiale des conditions matérielles d'accueil. " En outre, aux termes de l'article L. 551-15 du même code : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : / 1° Il refuse la région d'orientation déterminée en application de l'article L. 551-3 ; / 2° Il refuse la proposition d'hébergement qui lui est faite en application de l'article L. 552-8 ; / 3° Il présente une demande de réexamen de sa demande d'asile ; / 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27. / La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. " ; Enfin, aux termes de l'article L. 573-5 du même code : " Lorsque l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat européen, le versement de l'allocation pour demandeur d'asile prévue à l'article L. 553-1 prend fin à la date du transfert vers cet Etat. ".

4. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

5. En l'espèce, le 10 mars 2021, Mme B a été déclarée en fuite par le préfet des Hauts-de-Seine n'ayant pas respectée son obligation de présentation aux autorités pour les convocations des 30 novembre 2020 et 28 décembre 2020. Le 24 janvier 2024, la requérante a de nouveau sollicité l'asile et, eu égard à ces circonstances, cette nouvelle demande a été enregistrée le même jour en procédure accélérée. Par suite, la décision de refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil ne pouvait être prise sur le fondement du 4° de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En l'espèce, la décision attaquée, motivée par le non-respect des exigences des autorités chargées de l'asile, trouve son fondement légal dans les dispositions du 3° de l'article L. 551-16 du même code qui peuvent être substituées à celles du 4° de l'article L. 551-15 dudit code dès lors, en premier lieu, que la décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil a été prise en application des 1°, 2° ou 3° de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et que les raisons ayant conduit à cette décision ont cessé, l'intéressée se trouvait dans la situation où, en application du 3° de l'article L. 551-16 du même code, l'OFII pouvait décider de lui refuser le rétablissement des conditions matérielles d'accueil, en ayant notamment pris en compte la vulnérabilité de la demanderesse, en deuxième lieu, que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressée d'aucune garantie et, en troisième lieu, que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions.

6. Par suite, il y a lieu de substituer aux dispositions du 4° de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les dispositions du 3° de l'article L. 551-16 de ce code, dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressée d'aucune garantie, et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

7. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

8. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il en résulte qu'il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant l'octroi des conditions matérielles d'accueil à un demandeur d'asile, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate dudit refus sur la situation concrète de l'intéressé. Il appartient ainsi au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

9. Pour caractériser l'existence d'une situation d'urgence, Mme B fait valoir que la décision du 24 janvier 2024 la maintient dans une situation de grande précarité, d'insécurité et de vulnérabilité, sans hébergement ni ressource stable, ne pouvant subvenir à ses besoins ni à ceux de ses enfants mineurs, et étant atteinte d'un syndrome dépressif sévère. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que l'intéressée aurait bénéficié des conditions matérielles d'accueil depuis au moins le mois de mai 2021, et Mme B, qui a déclaré être hébergée, ainsi que ses deux enfants mineurs, par l'association Aurore-Montrouge, a bénéficié d'un entretien de vulnérabilité avec l'OFII, le 24 janvier 2024, sans établir un syndrome dépressif sévère par les pièces versées au dossier, n'établit pas un changement dans ses conditions de vie. Dès lors, il ne résulte pas de l'instruction que la décision en litige préjudicierait de manière grave et immédiate à ses intérêts. Ainsi, la situation d'urgence ne peut être regardée comme remplie au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

10. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner s'il existe un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, il y a lieu de rejeter les conclusions aux fins de suspension, d'injonction et d'astreinte présentées par la requérante, ainsi que celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, à Me Siran et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Fait à Cergy, le 22 mai 2024.

Le juge des référés,

Signé

M. Poyet

La République mande au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.