Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2403655
mardi 16 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2403655 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 14 mars 2024 et un mémoire complémentaire enregistré le 8 avril 2024, Mme A B, représentée par Me Caverne, demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 15 novembre 2023 par laquelle le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine lui a retiré son agrément d'assistante maternelle ;
2°) de mettre à la charge du conseil départemental des Hauts-de-Seine la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est remplie, dès lors qu'elle exerce la profession d'assistante maternelle depuis 2000 et que, proche de la retraite, elle ne peut prétendre à retrouver un emploi ; qu'en outre, en raison du retrait de son agrément, elle se trouve privée de la majeure partie de ses revenus et qu'enfin, elle ne perçoit aucun revenu du fait de son inéligibilité à percevoir les indemnités de chômage ;
Les moyens suivants sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- elle est entachée d'un défaut de motivation en violation des dispositions de l'article L. 421-6 du code de l'action sociale et des familles ;
- elle est entachée de vices de procédure tirés du caractère incomplet de l'enquête administrative et de la violation des dispositions de l'article R. 421-23 du code de l'action sociale et des familles, dès lors qu'aucune pièce figurant à son dossier ne permet de vérifier que la commission consultative paritaire départementale a été saisie au moins quinze jours avant la date de la réunion de la commission et qu'elle n'a pas été reçue par les services du département pour un entretien préalable au retrait d'agrément et n'a pas bénéficié de l'accompagnent d'un représentant syndical ;
- la communication d'un dossier administratif incomplet ne comportant pas les pièces 3 et 26 jointes au mémoire en défense méconnaît l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales
- elle est entachée d'une inexactitude matérielle des faits en méconnaissance des dispositions de l'article L. 421-6 du code de l'action sociale et des familles, dès lors que les griefs qui lui sont reprochés sont fondés sur des faits erronés ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que le conseil départemental des Hauts-de-Seine n'a pas cherché à évaluer les risques réellement encourus par les enfants, ni l'impact de ses prétendues fautes sur ces derniers et n'a pas pris en compte son comportement antérieur.
Par un mémoire en défense enregistré le 3 avril 2024, le conseil départemental des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête en l'absence d'urgence et de moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête n°2403744, enregistrée le 14 mars 2024, par laquelle Mme B demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Thobaty, vice-président, en application des dispositions de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.
Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 4 avril 2024 à 15 heures.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de
M. Grospierre, greffier d'audience :
- le rapport de M. Thobaty, juge des référés ;
- les observations de Me Caverne, représentant Mme B, la requérante, présente, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et soutient en outre que la communication d'un dossier administratif incomplet ne comportant pas les pièces 3 et 26 jointes au mémoire en défense méconnaît l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- les observations de la représentante du conseil départemental des Hauts-de-Seine qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.
La clôture de l'instruction a été différée au 8 avril 2024 à 12 h.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A B est titulaire d'un agrément d'assistante maternelle depuis le 27 mars 2000. Le 31 mai 2023, elle a sollicité le conseil départemental des Hauts-de-Seine afin d'obtenir une extension pour l'accueil de quatre enfants à son domicile. A la suite d'une visite à domicile du 15 juin 2023, le conseil départemental des Hauts-de-Seine lui ont a adressé le 26 juin 2023, un refus d'extension d'agrément et une mise en demeure de corriger des manquements aux règles de sécurité. Le 9 octobre 2023, elle a fait l'objet d'une visite inopinée des services du conseil départemental des Hauts-de-Seine et a été convoquée le 19 octobre 2023 en vue de se présenter, le 8 novembre 2023, devant la commission consultative paritaire départementale saisie d'une demande de retrait de son agrément. Par une décision du 15 novembre 2023, le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine a informé Mme B du retrait de son agrément. Le 22 novembre 2023, Mme B a présenté, auprès du président du conseil départemental, un recours gracieux à l'encontre de cette décision. Par la présente requête, Mme B demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 15 novembre 2023 par laquelle le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine a procédé au retrait de son agrément.
Sur les conclusions à fin de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne l'urgence :
3. Il résulte des dispositions citées au point précédent que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre et il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par la requérante, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire. Enfin, la condition d'urgence s'apprécie à la date de la présente ordonnance.
4. Il résulte de l'instruction que la décision attaquée procède à un retrait de l'agrément d'assistance maternelle de l'intéressée, alors que Mme B exerce cette profession à plein temps depuis le 27 mars 2000. Dès lors que l'exécution de cette décision aurait pour conséquence de la priver de l'exercice de sa profession et de ses revenus d'activité et qu'il est constant qu'elle contribue, notamment, à l'entretien et à l'éducation de ses enfants, la condition d'urgence doit, dans les circonstances de l'espèce, être regardée comme satisfaite.
En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :
5. Aux termes de l'article L. 421-3 du code de l'action sociale et des familles : " L'agrément nécessaire pour exercer la profession d'assistant maternel ou d'assistant familial est délivré par le président du conseil départemental du département où le demandeur réside. () L'agrément est accordé à ces deux professions si les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des mineurs et majeurs de moins de vingt et un ans accueillis, en tenant compte des aptitudes éducatives de la personne () ". Aux termes de la première phrase du troisième alinéa de l'article L. 421-6 du même code : " Si les conditions de l'agrément cessent d'être remplies, le président du conseil départemental peut, après avis d'une commission consultative paritaire départementale, modifier le contenu de l'agrément ou procéder à son retrait ". Aux termes de l'article R. 421-23 : " Lorsque le président du conseil départemental envisage de retirer un agrément, d'y apporter une restriction ou de ne pas le renouveler, il saisit pour avis la commission consultative paritaire départementale mentionnée à l'article R. 421-27 en lui indiquant les motifs de la décision envisagée. / L'assistant maternel ou l'assistant familial concerné est informé, quinze jours au moins avant la date de la réunion de la commission, par lettre recommandée avec demande d'avis de réception, des motifs de la décision envisagée à son encontre, de la possibilité de consulter son dossier administratif et de présenter devant la commission ses observations écrites ou orales. La liste des représentants élus des assistants maternels et des assistants familiaux à la commission lui est communiquée dans les mêmes délais. L'intéressé peut se faire assister ou représenter par une personne de son choix. / Les représentants élus des assistants maternels et des assistants familiaux à la commission sont informés, quinze jours au moins avant la date de la réunion de la commission, des dossiers qui y seront examinés et des coordonnées complètes des assistants maternels et des assistants familiaux dont le président du conseil départemental envisage de retirer, restreindre ou ne pas renouveler l'agrément. Sauf opposition de ces personnes, ils ont accès à leur dossier administratif. / La commission délibère hors la présence de l'intéressé et de la personne qui l'assiste ".
6. Il résulte de l'instruction que la décision de retrait d'agrément d'assistance maternelle est fondée sur trois motifs tirés de manquements à la garantie de santé des enfants, à la sécurité des enfants et dans les relations avec les parents et les services départementaux.
7. S'agissant du motif tiré de manquements à la garantie de santé des enfants accueillis, la décision, qui fait mention d'un danger au titre de la prévention de la mort inattendu du nourrisson, est entachée d'une erreur de fait, dès lors que l'enfant en question était âgé de plus d'un an. La décision attaquée, qui repose aussi sur un motif tiré de la délivrance d'un traitement sans ordonnance, est aussi entachée d'une erreur de fait sur ce point, dès lors que le produit en question " Zyma 1000 UI " est délivré sans ordonnance et a été administré sur la demande des parents. Le motif tiré de ce que Mme B est dans l'incapacité de vérifier l'état vaccinal des enfants est aussi entaché d'une erreur de fait.
8. S'agissant du motif tiré de manquements à la garantie de santé des enfants accueillis, la décision attaquée s'appuie sur le fait qu'une porte et une prise électrique ne sont pas sécurisés et que des produits d'hygiène sont à portée des enfants. Il résulte de l'instruction que ces motifs sont entachés d'erreurs de fait.
9. Il résulte de l'instruction que le motif tiré d'un manquement dans les responsabilités vis à vis des parents est entaché d'une erreur de fait en l'absence de toute observation négative d'un des parents concernés.
10. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la décision attaquée est entachée d'une erreur de fait est propre, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
11. Le motif tiré d'une manquement de Mme B au regard de ses responsabilités vis-à-vis du conseil départemental ne figure pas parmi les motifs pouvant justifier un retrait d'agrément prévus à L. 421-3 du code de l'action sociale et des familles.
12. Eu égard aux erreurs de faits entachant la décision attaquée quant aux manquements à la santé et la sécurité des enfants accueillis et du motif erroné tiré de ses responsabilités vis-à-vis du conseil départemental, le moyen tiré de ce que le conseil départemental des Hauts-de-Seine a commis une erreur dans l'appréciation des conditions d'accueil au regard de la sécurité, la santé et l'épanouissement des mineurs au sens des articles L. 421-3 et L. 421-6 du code de l'action sociale et des familles est propre, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
13. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de la décision du 15 novembre 2023 par laquelle le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine a retiré l'agrément d'assistante maternelle de Mme B est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.
Sur les conclusions en injonction :
14. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. () ". Aux termes de l'article L. 911-3 du même code : " La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet ". Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ".
15. Eu égard à ses motifs, la présente ordonnance implique nécessairement la délivrance à Mme B d'un agrément provisoire nécessaire pour exercer la profession d'assistante maternelle prévu à l'article L. 421-3 du code de l'action sociale et des familles. Il y a lieu d'ordonner au président du conseil départemental des Hauts-de-Seine de délivrer à Mme B un agrément provisoire pour exercer la profession d'assistante maternel prévoyant les mêmes conditions que l'agrément précédent jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête au fond.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
16. Il résulte des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, que le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée, et peut, même d'office, ou pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation.
17. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du conseil départemental des Hauts-de-Seine la somme de 1.500 euros au titre des frais liés à l'instance exposés par Mme B, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du 15 novembre 2023 par laquelle le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine a retiré l'agrément d'assistante maternelle de Mme B est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.
Article 2 : Il est ordonné au président du conseil départemental des Hauts-de-Seine de délivrer à Mme A B un agrément provisoire pour exercer la profession d'assistante maternelle prévoyant les mêmes conditions que l'agrément précédent, valable jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête au fond.
Article 3 : Le conseil départemental des Hauts-de-Seine versera à Mme A B la somme de 1.500 euros au titre des frais liés à l'instance en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B et au conseil départemental des Hauts-de-Seine.
Fait à Cergy, le 16 avril 2024.
Le juge des référés,
Signé
G. Thobaty
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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