Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2404117
lundi 8 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2404117 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 21 mars 2024 et le 3 avril 2024, Mme D A, représentée par Me de Seze, demande au tribunal :
1°) de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 11 mars 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a prononcé son transfert aux autorités italiennes ;
3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine, à titre principal, d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.
Elle doit être regardé comme soutenant que l'arrêté contesté :
- est entaché d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen particulier ;
- méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement Dublin n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement Dublin n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- méconnait les dispositions des articles 23 et 25 du règlement Dublin n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation en ce que le préfet a refusé de faire usage de sa clause discrétionnaire au vu des conséquences sur sa situation personnelle ;
- méconnait son droit au respect de sa vie privée et familiale consacré par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
-méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mars 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Bocquet en application de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 avril 2024 :
- le rapport de Mme Bocquet, magistrate désignée,
- les observations de Me de Seze, représentant Mme A qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et soutient en outre que la requérante n'a pas pu comprendre la procédure en raison du fait qu'elle ne comprend que le pidgin mais que les brochures lui ont été délivrées en langue anglaise, méconnaissant ainsi l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 du
26 juin 2013, que l'arrêté litigieux méconnait l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du
26 juin 2013 en ce que le préfet, dans les conditions très particulières de l'espèce, aurait dû faire usage de sa clause discrétionnaire, qu'il méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation, qu'il y a des défaillances en Italie mêmes si non qualifiées de systémiques, que les autorités française n'ont pas informé les autorités italiennes de la vulnérabilité de la requérante, que les conséquences de l'arrêté litigieux sont trop dommageable pour la requérante,
- les observations de Mme A, accompagnée d'une travailleuse sociale de l'association amicale du Nid et assistée de Mme B, interprète en langue anglaise,
- le préfet des Hauts-de-Seine n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D A, ressortissante camerounaise née le 5 juillet 1990, a déposé une demande d'asile le 11 décembre 2023. Le même jour, la consultation du fichier " Eurodac " a révélé qu'elle avait sollicité l'asile auprès des autorités italiennes le
11 juillet 2023. La demande de prise en charge adressée aux autorités de ce pays le 13 décembre 2023 a été implicitement acceptée le 14 février 2024. Par un arrêté du 11 mars 2024, dont l'intéressée demande l'annulation, le préfet des Hauts-de-Seine a prononcé son transfert aux autorités italiennes.
Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".
3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme D A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Il résulte de ces dispositions que si le préfet peut refuser l'admission au séjour d'un demandeur d'asile au motif que la responsabilité de l'examen de cette demande relève de la compétence d'un autre Etat membre, il n'est pas tenu de le faire et peut autoriser une telle admission au séjour en vue de permettre l'examen d'une demande d'asile présentée en France.
5. Il ressort des pièces du dossier que la requérante est dans une situation de particulière vulnérabilité en raison de son état de grossesse et de sa qualité de victime d'un réseau de traite des êtres humains lors de son séjour en Italie où elle craint d'être de nouveau victime de ce réseau de prostitution. En outre, il ressort des pièces du dossier et de l'audience que la requérante a été prise en charge par l'association Amicale du Nid qui atteste de manière circonstanciée des éléments relatifs à son parcours migratoire et qu'elle bénéficie en conséquence d'un accompagnement important pour lui permettre de l'accompagner. Par suite, eu égard aux circonstances très particulières de l'espèce, Mme A est fondée à soutenir qu'en ne déclarant pas la France responsable de l'examen de sa demande d'asile, le préfet du Val-d'Oise a commis une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions précitées de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 11 mars 2024.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
7. Le présent jugement, qui annule l'arrêté du 11 mars 2024 du préfet des Hauts-de-Seine portant transfert aux autorités italiennes, eu égard au motif qui fonde cette annulation, implique nécessairement que l'administration procède à l'enregistrement de la demande d'asile de Mme A et prononce la France responsable de l'instruction de sa demande d'asile dans un délai de quinze jours.
Sur les frais du litige :
8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me de Seze renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à
Me de Seze de la somme de 1000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1000 euros sera versée à Mme A.
D E C I D E :
Article 1er : Mme D A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'arrêté du 11 mars 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a décidé du transfert de Mme A aux autorités italiennes est annulé.
Article 3 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile en France de Mme A afin de permettre l'instruction de cette demande par les autorités françaises et ce, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me de Seze renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me de Seze de la somme de 1000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de
1000 euros sera versée à Mme A.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A, à Me de Seze et au préfet des Hauts-de-Seine.
Rendu public par mise à disposition du greffe le 8 avril 2024.
La magistrate désignée,
Signé
P. Bocquet Le greffier,
Signé
M. C
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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