Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2404334

lundi 15 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2404334
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 mars 2024, Mme A H, représentée par Me Lujien, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 mars 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a ordonné son transfert aux autorités croates, responsables de l'examen sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine d'enregistrer sa demande d'asile dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, dans un délai de soixante-douze heures à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que l'arrêté attaqué :

- est entaché d'incompétence ;

- méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- méconnaît les articles 21 et 23 du règlement (UE) n° 604/2013 ainsi que les articles 15 et 19 du règlement (UE) n° 1560/2003 dès lors que le préfet ne justifie pas avoir présenté aux autorités croates une demande de reprise en charge dans les délais requis ;

- méconnaît les articles 3 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 ainsi que l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Garona comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter, VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 11 avril 2024, ont été entendus :

- le rapport de Mme Garona, magistrate désignée,

- et les observations de Me Lujien, pour Mme H, assistée de Mme E, interprète en russe.

Le préfet des Hauts-de-Seine n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme H, ressortissante russe, née le 30 septembre 1986, a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile le 1er février 2024. Par l'arrêté attaqué du 14 mars 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a décidé de son transfert aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre la requérante au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de l'incompétence :

3. L'arrêté attaqué a été signé par M. B D, adjoint au chef du bureau de l'asile, qui disposait d'une délégation à l'effet de signer notamment les arrêtés de transfert pris en application de la procédure Dublin, consentie par un arrêté n° 2023-078 du 4 décembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture des Hauts-de-Seine du 19 décembre 2023, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme G C, directrice des migrations et de l'intégration. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 :

4. Il résulte de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application des dispositions du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tout cas de cause, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de le remettre aux autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits et les modalités d'application du règlement, par écrit et dans une langue qu'il comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Cette information doit comporter l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de ce même article 4 et constitue une garantie pour le demandeur d'asile.

5. Il ressort des pièces du dossier qu'ont été remis à Mme H le 1er février 2024, les brochures A et B, en russe, langue qu'elle a déclarée comprendre. En outre, la requérante, qui a signé son résumé d'entretien individuel, a certifié que l'information sur les règlements communautaires lui a été remise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit à l'information du demandeur d'asile garanti par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 :

6. Il ressort des mentions du résumé d'entretien individuel versé en défense par le préfet des Hauts-de-Seine que Mme H a bénéficié d'un entretien individuel le 1er février 2024, qui contrairement à ce qui est soutenu, s'est déroulé en russe, par le biais de Mme F, interprète chez ISM interprétariat. Son résumé, signé par la requérante, mentionne que l'entretien a été conduit par un agent qualifié de la préfecture, qui a revêtu ce document de ses initiales et du tampon de la préfecture des Hauts-de-Seine, ce qui fait foi et est suffisant pour établir que l'entretien a été mené par une personne qualifiée au sens du droit national. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions à l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance des articles 21 et 23 du règlement (UE) n° 604/2013 ainsi que des articles 15 et 19 du règlement (UE) n° 1560/2003 :

7. D'une part, si la requérante se prévaut de la méconnaissance des dispositions de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013, il ressort des pièces du dossier que Mme H, qui a déposé une demande d'asile en Croatie, a fait l'objet d'une demande de reprise en charge sur le fondement du b) du 1) l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013. Par suite, les dispositions de l'article 21 précité qui ne concernent que les demandes de prise en charge, ne peuvent être utilement invoquées.

8. D'autre part, aux termes l'article 23 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Lorsqu'un État membre auprès duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne. / 2. Une requête aux fins de reprise en charge est formulée aussi rapidement que possible et, en tout état de cause, dans un délai de deux mois à compter de la réception du résultat positif Eurodac (" hit "), en vertu de l'article 9, paragraphe 5, du règlement (UE) no 603/2013 () / 3. Lorsque la requête aux fins de reprise en charge n'est pas formulée dans les délais fixés au paragraphe 2, c'est l'État membre auprès duquel la nouvelle demande est introduite qui est responsable de l'examen de la demande de protection internationale () ". Aux termes de l'article 25 du même règlement : " 1. L'Etat membre requis procède aux vérifications nécessaires et statue sur la requête aux fins de reprise en charge de la personne concernée aussi rapidement que possible et en tout état de cause dans un délai n'excédant pas un mois à compter de la date de réception de la requête. Lorsque la requête est fondée sur des données obtenues par le système Eurodac, ce délai est réduit à deux semaines. () ". Par ailleurs, il résulte des dispositions des articles 15, 18 et 19 du règlement (CE) de la Commission du 2 septembre 2003 susvisé que le réseau de communication " DubliNet " permet des échanges d'informations fiables entre les autorités nationales qui traitent les demandes d'asile et que les accusés de réception émis par un point d'accès national sont réputés faire foi de la transmission et de la date et de l'heure de réception de la requête ou de la réponse.

9. Il ressort des pièces produites en défense qu'après que les empreintes de Mme H aient été relevées le 1er février 2024, ce qui a permis de constater que la requérante avait au préalable sollicité l'asile auprès des autorités croates, ces dernières, saisies par la France le 21 février 2024 d'une demande de reprise en charge sur le fondement du b) de l'article 18 -1 du règlement (UE) n°604/2013, ont accepté de reprendre en charge Mme H par accord explicite intervenu le 6 mars 2024. Il en résulte que le préfet des Hauts-de-Seine établit la régularité de la procédure de reprise en charge qu'il a initiée conformément aux dispositions des articles 23 et 25 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure de reprise en charge de l'intéressée par les autorités croates, doit ainsi être écarté.

En ce qui concerne les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 3-2 du règlement (UE) n° 604/2013, de l'article 17-1 de ce règlement et de la méconnaissance des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales :

10. Aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 - Accès à la procédure d'examen d'une demande de protection internationale : " () / 2. Lorsqu'aucun État membre responsable ne peut être désigné sur la base des critères énumérés dans le présent règlement, le premier État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite est responsable de l'examen. / () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. / () ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. D'une part, si la requérante soutient que la situation générale en Croatie ne permettrait pas d'y assurer un niveau de protection suffisant aux demandeurs d'asile et que son transfert vers ce pays l'exposerait à un risque personnel de traitement inhumain ou dégradant, elle ne fournit, hormis des considérations d'ordre général résultant d'articles de presse, aucune précision ou élément sur le séjour qu'elle a effectué en Croatie avant de se rendre en France, ni sur les difficultés qu'elle y aurait rencontrées, notamment en termes d'accueil ou de traitement des demandes d'asile. D'autre part, si la Croatie a accepté de reprendre en charge Mme H sur son territoire sur le fondement des dispositions du b) de l'article 18-1 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013, il n'est pas démontré que les autorités de cet État, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ne procèderont pas à un examen sérieux et attentif de sa demande d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Enfin, si la requérante se prévaut de ce qu'elle vit en concubinage avec un ressortissant russe, bénéficiant de la qualité de réfugié, avec lequel elle est mariée religieusement depuis le 29 juillet 2023, la réalité de leur vie privée et familiale n'est pas établie par les pièces du dossier. Par suite, en décidant de prononcer le transfert de Mme H vers la Croatie, le préfet des Hauts-de-Seine n'a pas méconnu les textes précités.

12. Il résulte de tout ce qui précède que Mme H n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 14 mars 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a ordonné son transfert aux autorités croates. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées au titre des frais liés au litige doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme H est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A H et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 15 avril 2024.

La magistrate désignée,

signé

E. Garona La greffière,

signé

Z. Bouayyadi

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.