Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2404485

mercredi 15 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2404485
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 27 mars 2024 et le 15 avril 2024, Mme B A, représentée par Me Poh Manzam, demande au juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 4 mars 2024, notifié le 6 mars 2024, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour au titre de la vie privée et familiale et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours ;

2°) d'enjoindre au préfet, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour avec autorisation de travail dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard et, à titre subsidiaire, de procéder à une nouvelle instruction de sa demande afin de prendre une décision dans le délai de deux mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour valable pendant ledit délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors que le préfet refuse de lui délivrer un titre de séjour et lui fait obligation de quitter le territoire français sous trente jours alors qu'elle est arrivée en France à l'âge de sept ans afin de rejoindre sa mère et ses demi-frères et sœurs ; qu'en outre, le refus qui lui est opposé la prive de la chance de voir aboutir un projet professionnel stable, d'infirmière, en adéquation avec les études qu'elle a suivi en France depuis 17 ans et qu'elle a achevé récemment ;

- les moyens suivants sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué :

* il a été pris par une autorité incompétente ;

* il est entaché d'une insuffisance de motivation ;

* il méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors notamment que le préfet évoque le défaut de considération exceptionnelle et retient une ancienneté sur le territoire erronée, produisant les justificatifs de sa durée de présence en France, arrivée sur le territoire à l'âge de sept ans, et que le préfet ne justifie pas avoir soumis cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

* il a été pris en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n°2404333, enregistrée le 25 mars 2024, par laquelle Mme A demande l'annulation de l'arrêté attaqué.

Vu :

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Poyet, premier conseiller, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 19 avril 2024 à

10 heures.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de M. Grospierre, greffier d'audience :

- le rapport de M. Poyet, juge des référés, qui a informé les parties présentes à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que l'ordonnance à intervenir est susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que, en application des dispositions de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les conclusions à fin de suspension de l'exécution de l'arrêté contesté en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours ne sont pas recevables ;

- et les observations de Me Poh Manzam, représentant Mme A, qui retire ses conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours en précisant ses écritures.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante camerounaise née le 3 novembre 2000 à Douala au Cameroun, a obtenu un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable du 3 février 2020 au 2 février 2021. Elle a présenté une demande de renouvellement de titre de séjour mais n'ayant pas pu se présenter au rendez-vous pour lequel elle avait été convoquée en préfecture, son dossier a été classé sans suite. Le 16 novembre 2022, elle a, auprès de la préfecture du Val-de-Marne, de nouveau présenté une demande de rendez-vous en vue de renouveler son titre de séjour, laquelle lui a indiqué qu'il fallait présenter une demande d'admission exceptionnelle au séjour. Elle a sollicité, auprès de la sous-préfecture de Sarcelles, une demande d'admission exceptionnelle au séjour, le 10 novembre 2023, et lui a été délivré un récépissé de demande de carte de séjour valable jusqu'au 9 avril 2024. Par un arrêté du 4 mars 2024, le préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande de délivrance de titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours. Mme A demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 4 mars 2024 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande de titre de séjour.

Sur les conclusions à fin de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. Il résulte des dispositions citées au point précédent que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre et il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par la requérante, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire. Enfin, la condition d'urgence s'apprécie à la date de la présente ordonnance.

4. Il résulte de l'instruction que la requérante établit, d'une part, être présente sur le territoire français depuis une durée certaine, et, d'autre part, être titulaire d'un contrat de travail à durée indéterminée conclu avec la Clinique du Val d'Or à Saint-Cloud le 8 mars 2024, à compter du 22 mars 2024, pour exercer les fonctions d'infirmière diplômée d'Etat. Dans ces conditions, et en raison des circonstances très particulières de l'espèce, la requérante doit être regardée comme justifiant d'une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

5. En l'état de l'instruction, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de Mme A par le préfet du Val-d'Oise est propre, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse.

6. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont réunies. Par suite, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision du 4 mars 2024 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a rejeté la demande de titre de séjour présentée par Mme A, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Le code de justice administrative dispose à son article L. 511-1 du code de justice administrative que : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. ".

8. En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des seules obligations provisoires qui en découlent pour l'administration, le juge des référés suspension ne pouvant décider une mesure qui a les mêmes effets qu'une annulation pour excès de pouvoir. Les conclusions de Mme A tendant à ce que lui soit délivré un titre de séjour, mesure qui aurait les mêmes effets qu'une mesure d'annulation, doivent dès lors être rejetées.

9. Il y a lieu, en revanche, d'ordonner au préfet du Val-d'Oise, de procéder au réexamen de la demande de Mme A et de lui délivrer un récépissé l'autorisant à exercer une activité professionnelle. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise, ou au préfet territorialement compétent, de procéder au réexamen de la situation de Mme A dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de cette ordonnance, un récépissé de demande de délivrance d'un titre de séjour l'autorisant à exercer une activité professionnelle sans qu'il soit nécessaire de prononcer l'astreinte sollicitée.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

10. Il résulte des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, que le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée, et peut, même d'office, ou pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation.

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante, une somme de 800 euros pour Mme A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 4 mars 2024 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a rejeté la demande de titre de séjour de Mme A est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise, ou au préfet territorialement compétent, de procéder, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance, au réexamen de la situation de Mme A, et de la munir, dans un délai de quinze jours, à compter de la notification de la présente ordonnance, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler jusqu'à ce qu'il soit procédé au réexamen de sa situation ou jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision en litige.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.

Fait à Cergy, le 15 mai 2024.

Le juge des référés,

signé

M. Poyet

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.