Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2404648

mercredi 22 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2404648
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 31 mars et le 14 mai 2024, M. B, représenté par Me Schwarz, demande au tribunal :

1°) de lui accorder, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler les arrêtés du 30 mars 2024 par lequel le préfet de police de Paris l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pendant une durée d'un an en l'informant de son signalement aux fins de non-admission au système d'information Schengen ;

3°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent d'examiner sa situation dans le délai d'un mois courant à compter de la notification du jugement à intervenir et de le mettre en possession d'une autorisation provisoire de séjour durant le temps de cet examen, sous astreinte de 10 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, ou à lui-même en cas de refus d'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

S'agissant des arrêtés pris dans leur ensemble :

- les décisions en litige ont été signées par une autorité incompétente ;

S'agissant des décisions portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination :

- ces décisions procèdent d'un examen insuffisant de sa situation ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision refusant un délai de départ volontaire :

- cette décision résulte d'un défaut d'examen de sa situation et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision faisant interdiction de retour pendant une durée d'un an :

- cette décision est disproportionnée faute de prendre en compte sa situation personnelle qui caractérise des circonstances humanitaires ;

- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 7 mai et le 15 mai 2024, le préfet de police de Paris conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Charlery, conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article

L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Charlery, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique du 16 mai 2024, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant ivoirien né le 11 novembre 1991, entré en France en mars 2017 selon ses déclarations, a déposé une demande d'asile qui a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 8 juin 2020, notifiée le 15 juillet 2020, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 28 janvier 2021, notifiée le 9 mars 2021. Il a fait l'objet d'un contrôle par les services de police le 29 mars 2024, aux termes duquel il n'a pas été en capacité de justifier de son droit au séjour. Par deux arrêtés pris le 30 mars 2024, dont l'intéressé sollicite l'annulation, le préfet de police de Paris a obligé M. B à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire pendant une durée d'un an.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les deux arrêtés en litige :

4. Les arrêtés attaqués ont été signés par M. A C, adjoint à la cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, lequel avait reçu délégation du préfet de police de Paris à l'effet de signer notamment " tous actes, arrêtés, décisions et pièces comptables nécessaires à l'exercice des missions fixées par les articles R.*122-1 et R.* 122-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile", par un arrêté n°2023-01464 du 29 novembre 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n°75-2023-675. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté.

En ce qui concerne l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination :

5. En premier lieu, M. B soutient que le préfet de police de Paris a insuffisamment examiné sa situation personnelle pour n'avoir pas pris en compte la circonstance qu'il justifie d'une résidence habituelle en France de plus de sept années, qu'il dispose de ressources stables et suffisantes résultant d'une activité déclarée pour laquelle il dispose de fiches de paie. Toutefois, il ressort des mentions de la décision en litige que, pour fonder la mesure d'éloignement, le préfet de police de Paris s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé ne disposait plus du droit de se maintenir sur le territoire français dès lors que sa demande d'asile avait été définitivement rejetée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 8 juin 2020, notifiée le 15 juillet 2020, confirmée par décision de la Cour Nationale de Droit d'Asile du 28 janvier 2021, notifiée le 9 mars 2021, qu'il avait fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 19 avril 2021, qu'il était célibataire et sans enfant à charge et qu'il ne présentait pas de document d'identité ou de voyage en cours de validité, ni de résidence effective et permanente dans un local affecté à l'habitation. M. B, qui se borne à produire des pièces justifiant de sa présence habituelle en France depuis 2017 n'établit pas par les nombreux documents qu'il produit, que le préfet de police de Paris aurait omis de prendre en compte des éléments susceptibles d'influer sur le sens de la décision. Il suit de là que le moyen tiré du défaut d'examen sérieux de la situation personnelle de l'intéressé ne peut qu'être écarté.

6. En deuxième lieu, M. B soutient que les décisions en litige procèdent d'une erreur manifeste d'appréciation pour n'avoir pas pris en compte les mêmes circonstances caractérisant sa vie personnelle et professionnelle que celles énoncées au point précédent du présent jugement. Néanmoins, si l'intéressé établit être présent en France depuis l'année 2017, son premier enregistrement en guichet unique remontant au 15 mars 2017, il ne justifie de l'exercice d'une activité professionnelle que par des bulletins de salaire couvrant la période allant du 5 juin 2019 au 12 décembre 2019 émis par la SARL Nov'Abyss et la période allant du 3 octobre 2023 au 31 décembre 2023 pendant laquelle il a travaillé pour la société Agrinova France, en remplacement d'un salarié absent, ainsi qu'il ressort de la demande d'autorisation de travail produite. Il ne produit aucune pièce susceptible de contredire les mentions de la décision en litige selon lesquelles il est célibataire et sans charge de famille et établissant l'existence de relations sociales ou personnelles stables et régulières. En revanche, il ressort des pièces produites qu'il a effectivement fait l'objet d'une mesure d'éloignement par arrêté du préfet des Hauts-de-Seine du 19 avril 2021. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que les décisions en litige procèderaient d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

7. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Et aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5.".

8. En premier lieu, M. B fait valoir que la décision en litige résulte d'un défaut d'examen de sa situation personnelle pour, alors que le préfet dispose d'un pouvoir d'appréciation, ne pas lui avoir laissé la possibilité de rompre son contrat de travail et de préparer ses affaires, eu égard à son ancrage en France où il vit depuis sept ans. Néanmoins, il ressort des mentions de la décision en litige que le préfet de police de Paris a fondé cette décision sur les circonstances tirées de ce que M. B s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement et qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, ce que l'intéressé ne conteste pas et qu'aucune pièce du dossier ne vient démentir, en l'absence notamment de preuve d'occupation d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. Par ailleurs, M. B ne justifie pas, par les pièces qu'il produit, bénéficier d'un contrat de travail en cours d'exécution, alors qu'il ressort au contraire des pièces qu'il verse à l'instance, que son dernier contrat de travail à durée déterminée s'est achevé au 31 décembre 2019, comme il a été dit au point 6 du présent jugement. Plus généralement, il ne ressort d'aucune mention de la décision attaquée, ni d'aucune pièce du dossier, que le préfet de police de Paris aurait insuffisamment examiné la situation de l'intéressé avant de prendre la décision lui refusant un délai de départ volontaire. Il suit de là que le moyen tiré de l'insuffisance de cet examen ne peut qu'être écarté.

9. En deuxième lieu, le requérant soutient que la décision en litige procède d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conditions de son séjour en France depuis sept ans, alors qu'il exerce une activité professionnelle déclarée et que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Cependant, pour les motifs énoncés au point 6 du présent jugement, le moyen qu'il invoque ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :

10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " Le premier alinéa de l'article L. 612-10 du même code précise que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français (). ".

11. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, il lui appartient d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire. En revanche, si, après prise en compte de chacun de ces critères, le préfet ne retient pas certains éléments correspondant à l'un ou certains d'entre eux au nombre des motifs de sa décision, il n'est pas tenu, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

12. En premier lieu, alors que le requérant fait valoir des circonstances humanitaires susceptibles de faire obstacle à ce qu'une interdiction sur le territoire français soit prononcée à son encontre, il n'en justifie par aucune des pièces qu'il produit, qui confirment les mentions de la décision en litige selon lesquelles il est célibataire et sans charge de famille, et alors qu'il ressort de ces mêmes pièces qu'il n'exerce aucune activité salariée depuis décembre 2019 et qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 19 avril 2021. Par suite, le moyen tiré du de la disproportion de l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an doit être écarté.

13. En deuxième lieu, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dont procéderait la décision en litige ne peut qu'être écarté pour les motifs énoncés au point 6 du présent jugement.

14. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. B doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais de procédure.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, à Me Schwartz et au préfet de police de Paris.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mai 2024.

La magistrate désignée,

Signé

C. Charlery La greffière,

Signé

M. D

La République mande et ordonne au préfet de police de Paris en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.