Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2404655

lundi 6 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2404655
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 avril 2024, M. B, représenté par Me Dookhy demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 mars 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an en l'informant de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- l'arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;

- il est intervenu à l'issue d'une procédure irrégulière qui a méconnu son droit à présenter des observations ;

- il est insuffisamment motivé ;

- le préfet a insuffisamment examiné sa situation au regard des craintes qu'il exprime quant aux risques qu'il encourt en cas de retour dans son pays d'origine ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- cette décision procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire pour une durée d'un an :

- cette décision est insuffisamment motivée particulièrement s'agissant de sa durée ;

- elle est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 avril 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête et se borne à communiquer les pièces constitutives du dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Charlery, conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article

L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Charlery, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique du 2 mai 2024, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant bangladais né le 20 mai 1974, entré en France le 15 septembre 2022 selon ses déclarations, a déposé une demande d'asile le 10 octobre 2022. Cette demande a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 7 avril 2023, notifiée le 16 avril 2023, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 20 septembre 2023, notifiée le 30 septembre 2023. Par un arrêté pris le 22 mars 2024, dont l'intéressé sollicite l'annulation, le préfet des Hauts-de-Seine a obligé M. B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision faisant obligation de quitter le territoire dans le délai de trente jours :

4. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme C, responsable du guichet unique des demandeurs d'asile de la préfecture des Hauts-de-Seine, qui a reçu délégation du préfet de ce département à l'effet de signer les " obligations de quitter le territoire relatives aux demandeurs déboutés du droit d'asile ", en cas d'absence ou d'empêchement de Mme D, directrice des migrations et de l'intégration, en vertu d'un arrêté du préfet des Hauts-de-Seine n°2024-08 du 21 février 2024, régulièrement publié le même jour au numéro spécial SGAD du recueil des actes administratifs de la préfecture. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué aurait été signé par une autorité incompétente, qui manque en fait, doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

6. M. B doit être regardé comme soutenant qu'il n'a pu présenter d'observations en vue de faire valoir les risques de traitement inhumains et dégradants qu'il encourt en cas de retour dans son pays d'origine, dès lors notamment que la Cour nationale du droit d'asile, devant laquelle a été examinée sa demande d'asile, n'a pas compétence pour statuer sur les traitements prohibés par la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois, cette circonstance n'est pas susceptible d'avoir d'incidence sur la légalité de la décision faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, qui n'emporte pas, par elle-même, l'éloignement du requérant vers son pays d'origine. Par ailleurs et en tout état de cause, le requérant n'assortit ses allégations quant aux violences et spoliation de ses biens qu'il aurait subies de la part de membres de sa famille engagés au sein de la Ligue Awami au pouvoir, ainsi qu'à son implication dans une affaire de meurtre parfaitement fallacieuse, d'aucune pièce justifiant de leur véracité. De sorte que de telles informations ne sont pas de celles qui seraient susceptibles d'avoir un effet sur le sens de la décision, et qui, si elles avaient été communiquées à temps, auraient été susceptibles d'y faire obstacle. Dans ces conditions, le requérant ne peut valablement soutenir qu'il a été privé du droit d'être entendu qu'il tient de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Le moyen tiré de la méconnaissance du droit à être entendu doit donc être écarté.

7. En troisième lieu, M. B soutient que le préfet des Hauts-de-Seine a procédé à un examen insuffisant des risques auxquels il s'estime exposé de subir des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Néanmoins, pour le motif énoncé au point précédent du présent jugement, tiré de l'absence de preuve de la réalité des risques personnels encourus par l'intéressé, le moyen ne peut qu'être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes du 1er alinéa de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée ".

9. La décision faisant à M. B obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours vise les dispositions légales sur lesquelles elle se fonde, notamment les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il est fait application et les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le préfet mentionne également les éléments de fait propres à la situation personnelle de M. B en indiquant que l'intéressé, entré en France le 15 septembre 2022 selon ses déclarations, a déposé une demande d'asile le 10 octobre 2022 qui a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 7 avril 2023, notifiée le 16 avril 2023, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 20 septembre 2023, notifiée le 30 septembre 2023. La décision précise que M. B déclare être marié, que son épouse réside dans leur pays d'origine et qu'ils n'ont pas d'enfants, circonstance dont il découle que la décision ne contrevient pas aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Enfin, la décision constate qu'en application de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, aucune circonstance particulière ne justifie, qu'à titre exceptionnel un délai de départ volontaire supérieur à trente jours soit accordé à l'intéressé. Il suit de là que les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant à trente jours le délai de départ volontaire comportent les circonstances de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent. Elles sont, ainsi, suffisamment motivées.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. Pour le motif énoncé au point 6 du présent jugement, tiré de ce que les allégations de M. B relatives aux violences et à la spoliation de biens qu'il aurait subies de la part de membres de sa famille ainsi qu'à son implication fallacieuse dans une affaire de meurtre ne sont établies par aucune pièce, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dont procéderait la décision en litige au regard des stipulations précitées doit être écarté.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :

12. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français / Il en est de même pour l'édiction de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

13. L'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'examen de l'un d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse, à sa seule lecture, en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

14. Pour prendre à l'encontre de M. B une décision d'interdiction de retour pour une durée d'un an, le préfet des Hauts-de-Seine, après avoir visé les articles L. 612-8 et 10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, s'est fondé sur les éléments de fait tirés de ce que l'intéressé est entré en France le 15 septembre 2022, que ses attaches dans ce pays ne sont pas anciennes, intenses et stables dès lors que son épouse réside dans leur pays d'origine et qu'ils n'ont pas d'enfant, circonstances dont il découle que la fixation à un an de la durée de l'interdiction de séjour qui lui est opposée ne porte pas une atteinte disproportionnée au regard de son droit à mener une vie privée et familiale normale. Il suit de là que la décision de fixer à un an l'interdiction de retour sur le territoire prise à l'encontre de M. B est motivée en droit et en fait et ne présente pas un caractère disproportionné. Par suite, les deux moyens tirés du défaut de motivation et de la disproportion de la décision en litige ne peuvent qu'être écartés.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 22 mars 2024 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Dookhy et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 mai 2024.

La magistrate désignée,

C. Charlery Le greffier,

M. E

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.