Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2404659

mardi 23 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2404659
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er avril 2024, M. A, représenté par Me Abdalli, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 mars 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a décidé de son transfert aux autorités suisses responsables de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer une attestation de demande d'asile et un formulaire de demande d'asile à transmettre à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans le délai de quinze jours courant à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros à verser à Me Abdalli, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- le préfet des Hauts-de-Seine a entaché sa décision d'erreur de fait et d'appréciation quant aux risques encourus en cas de retour dans son pays d'origine et a méconnu l'article 3 du règlement (UE) 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- en s'abstenant de faire usage de la clause discrétionnaire mise en œuvre par l'article 17 du règlement (UE) 604/2013 du 26 juin 2013 le préfet des Hauts-de-Seine a entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il devrait bénéficier de l'asile, comme ses frères, lesquels résident en France et s'engagent à le prendre en charge ;

- l'arrêté en litige procède d'un examen insuffisant de sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête et se borne à communiquer les pièces constitutives du dossier du requérant.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n°603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné Mme Charlery conformément à l'article L. 572-5 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux des décisions de transfert.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 avril 2024 :

- le rapport de Mme Charlery, magistrate désignée ;

- les observations de Me Abdalli, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- le préfet des Hauts-de-Seine n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant sri-lankais né le 11 janvier 1976, a introduit une demande d'asile en France le 20 février 2024. Lors de l'instruction de cette demande, la consultation du fichier " Eurodac " a révélé que l'intéressé avait sollicité l'asile auprès des autorités suisses le 22 novembre 2023. Ces autorités, saisies le 5 mars 2024 d'une demande de reprise en charge sur le fondement de l'article 18-1 b du règlement (UE) n°604-2013 du 26 juin 2013, l'ont acceptée explicitement le 7 mars 2024. Par un arrêté en date du 18 mars 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a décidé de transférer M. A aux autorités suisses. Le requérant demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. () ".

3. M. A fait valoir que l'arrêté en litige serait entaché d'erreur de fait, d'erreur d'appréciation et d'erreur de droit pour ne pas avoir pris en compte la réalité des craintes qu'il exprime quant aux persécutions auxquelles il risque d'être exposé en cas de retour dans son pays d'origine, et méconnaitrait les dispositions citées ci-dessus en organisant un transfert vers la Suisse qui n'offre pas de garanties suffisantes dans le traitement des demandes d'asile. Néanmoins, d'une part, l'absence invoquée de prise en compte par le préfet des allégations du requérant quant à ses craintes en cas de retour au Sri-Lanka met en cause le bien-fondé de l'appréciation portée par le préfet sur sa situation et ne relève pas d'une erreur de fait qui aurait été commise. D'autre part, le requérant se borne à alléguer sans l'établir être, comme ses frères, membre de l'organisation indépendantiste des Tigres Tamoul, et avoir été interpellé à plusieurs reprises en raison de la participation active de ces derniers à la résistance armée contre le gouvernement. S'il verse à l'instance un message traduit du sri-lankais aux termes duquel il aurait été convoqué, le 20 décembre 2023, au département d'investigation terroriste du poste de police de Kilinochchi, ce seul document, dépourvu de toute valeur probante, ne saurait être regardé comme une justification suffisante pour étayer ses assertions. Enfin, s'agissant de l'insuffisance de garanties offertes par les autorités suisses de procéder à un examen sérieux de sa demande d'asile, alors que le requérant serait persécuté dans son pays d'origine à raison de ses opinions politiques et de son appartenance à la minorité Tamoul, M. A développe seulement à ce sujet des allégations générales quant aux défaillances systémiques de la procédure d'asile telle qu'organisée en Suisse, lesquelles devaient être illustrées par un article de presse daté du 31 janvier 2023 titré " un requérant d'asile est en attente de renvoi de Suisse malgré les risques de torture de son pays " non produit, qui ne suffisent pas à établir la matérialité des faits allégués et, a fortiori, leur incidence sur la situation personnelle de l'intéressé. Dans ces conditions, les moyens tirés de l'erreur de fait, de l'erreur d'appréciation et de l'erreur de droit commises par le préfet ne peuvent qu'être écartés.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement n° 604/2013 susvisé : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () " Et aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

5. M. A doit être regardé comme soutenant qu'en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire mise en œuvre par les dispositions du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013 précitées afin d'identifier la France comme l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile, alors que ses frères ont obtenu l'asile en France et sont prêts à le prendre en charge, le préfet des Hauts-de-Seine a entaché sa décision de transfert d'erreur manifeste d'appréciation, au regard des articles 17 du règlement n°604/2013 susvisé, 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Néanmoins, d'une part, pour le motif énoncé au point 3 du présent jugement, les risques personnels allégués par M. A en cas de retour dans son pays d'origine ne sont pas établis, la circonstance que ses frères se soient vus accorder l'asile en France étant sans incidence sur cette appréciation. D'autre part, M. A allègue que ses deux frères sont prêts à l'héberger et à le prendre en charge financièrement. Toutefois, si le requérant établit que M. C et M. E A ont obtenu le statut de réfugiés par deux décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides des 18 juin 2013 et du 7 octobre 2010, aucun élément du dossier ne permet de justifier des liens familiaux allégués qui uniraient ces personnes, l'attestation de prise en charge produite ne précisant pas la nature de la relation existant entre le requérant et M. E A, signataire de cette attestation. Par ailleurs, les conditions du séjour en France de M. A, dont la présence sur le territoire n'est pas établie avant le dépôt de sa demande d'asile, font obstacle à ce que l'intéressé puisse être regardé comme ayant établi en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux. Il suit de là que l'ensemble des moyens invoqués doivent être écartés.

6. En troisième lieu, il ne ressort ni des mentions de l'arrêté en litige ni des pièces du dossier que le préfet des Hauts-de-Seine, qui a rappelé à travers la décision les éléments essentiels de la situation administrative et personnelle de l'intéressé, aurait procédé à un examen insuffisant de sa situation.

7. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction et de celles relatives aux frais de procédure.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D A et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 avril 2024.

La magistrate désignée,

signé

C. Charlery Le greffier,

signé

M. BLa République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.