Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2404758

lundi 6 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2404758
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 avril 2024, M. B, représenté par Me Dookhy demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 mars 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- l'arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;

- il est intervenu à l'issue d'une procédure irrégulière qui a méconnu son droit à présenter des observations ;

- il est insuffisamment motivé ;

- le préfet a insuffisamment examiné sa situation au regard des craintes qu'il exprime quant aux risques qu'il encourt en cas de retour dans son pays d'origine ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- cette décision procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er mai 2024, le préfet du Val-d'Oise se borne à confirmer sa décision et à produire les pièces constitutives du dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Charlery, conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article

L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Charlery, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique du 2 mai 2024, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant bangladais, né le 6 juin 1984, entré en France le 12 décembre 2022, a sollicité l'asile le 28 décembre 2022. Cette demande a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 27 avril 2023, notifiée le 18 mai 2023, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 15 décembre 2023, notifiée le 6 février 2024. Par un arrêté pris le 15 mars 2024, dont l'intéressé sollicite l'annulation, le préfet du Val-d'Oise a obligé M. B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision faisant obligation de quitter le territoire dans le délai de trente jours :

4. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme D C, adjointe à la cheffe du bureau de l'intégration et des naturalisations à la préfecture du Val-d'Oise, qui disposait d'une délégation de signature du préfet de ce département à l'effet de signer " toute décision de transfert d'un demandeur d'asile fondée sur l'application du règlement Dublin III ", consentie par un arrêté n°23-071 du 22 décembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Val-d'Oise le même jour. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision en litige, manquant en fait, ne peut qu'être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

6. M. B doit être regardé comme soutenant qu'il n'a pu présenter d'observations en vue de faire valoir les risques de traitement inhumains et dégradants qu'il encourt en cas de retour dans son pays d'origine, dès lors notamment que la Cour nationale du droit d'asile, devant laquelle a été examinée sa demande d'asile, n'a pas compétence pour statuer sur les traitements prohibés par les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois, cette circonstance n'est pas susceptible d'avoir d'incidence sur la légalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, qui n'emporte pas, par elle-même, l'éloignement du requérant vers son pays d'origine. Par ailleurs et en tout état de cause, le requérant n'assortit ses allégations quant à la spoliation de ses biens dont il aurait été victime du fait de la famille de son oncle en raison de son refus du mariage qui lui était imposé avec la fille de ce dernier, ainsi qu'aux violences qu'il aurait subies de ce fait, d'aucune pièce justifiant de leur véracité. De sorte que de telles informations ne sont pas de celles qui seraient susceptibles d'avoir un effet sur le sens de la décision, et qui, si elles avaient été communiquées à temps, auraient été susceptibles d'y faire obstacle. Dans ces conditions, le requérant ne peut valablement soutenir qu'il a été privé du droit d'être entendu qu'il tient de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Le moyen tiré de la méconnaissance du droit à être entendu doit donc être écarté.

7. M. B soutient que le préfet du Val-d'Oise a procédé à un examen insuffisant des risques d'être exposé à des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Néanmoins, pour le motif énoncé au point précédent du présent jugement, tiré de l'absence de preuve de la réalité des risques personnels encourus par l'intéressé, le moyen ne peut qu'être écarté.

8. En troisième lieu, aux termes du 1er alinéa de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée ".

9. La décision faisant à M. B obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours vise les dispositions légales sur lesquelles elle se fonde, notamment les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il est fait application et les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le préfet mentionne également les éléments de fait propres à la situation personnelle de M. B en indiquant que l'intéressé, entré en France le 12 décembre 2022, a déposé une demande d'asile le 28 décembre 2022 qui a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 27 avril 2023, notifiée le 18 mai 2023, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 15 décembre 2023, notifiée le 6 février 2024. La décision précise que M. B déclare être marié mais que son épouse et leurs enfants résident à l'étranger, circonstance dont il découle que la décision ne contrevient pas aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Enfin, la décision constate qu'en application de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, M. B ne fait état d'aucune circonstance particulière justifiant qu'à titre exceptionnel un délai de départ volontaire supérieur à trente jours lui soit accordé. Il suit de là que la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours comporte les circonstances de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Elle est, ainsi, suffisamment motivée.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. Pour les motifs énoncés au point 6 du présent jugement, tiré de ce que les allégations de M. B relatives à la spoliation de ses biens par la famille de son oncle en raison de son refus d'un mariage arrangé avec la fille de ce dernier et les violences qu'il aurait subies en représailles ne sont établies par aucune pièce, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation que le préfet du Val-d'Oise aurait commise au regard des stipulations précitées doit être écarté.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 15 mars 2024 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Dookhy et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 mai 2024.

La magistrate désignée,

signé

C. Charlery Le greffier,

signé

M. E

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.