Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2404860

mardi 16 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2404860
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 4 avril 2024 sous le numéro 2404860, et des pièces complémentaires enregistrées le 10 avril 2024, M. B A, représenté par Me Weinberg, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 avril 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a assigné à résidence dans ce département pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable deux fois ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans cette attente ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

- la durée de la mesure d'assignation et l'obligation de pointage sont disproportionnées au regard de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 avril 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

II. Par une ordonnance n° 2404054 du 9 avril 2024, le vice-président du tribunal administratif de Melun, sur le fondement de l'article R. 776-17 du code de justice administrative, a transmis au tribunal administratif de Cergy-Pontoise, la requête de M. B A enregistrée au greffe du tribunal administratif de Melun le 2 avril 2024.

Par cette requête enregistrée, sous le numéro 2405138, et des pièces complémentaires enregistrées le 10 avril 2024, M. B A demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 31 mars 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a ordonné sa remise aux autorités espagnoles et l'a interdit de circulation sur le territoire français pour une durée d'un an.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision de remise aux autorités espagnoles :

- la décision attaquée a été prise par un auteur dont la compétence n'est pas établie ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas pu présenter ses observations préalablement, en méconnaissance du I de l'article L. 531-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en méconnaissance du I de l'article L. 531-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de la circulaire du ministre de l'intérieur du 6 avril 2011 ;

En ce qui concerne l'interdiction de circulation sur le territoire français :

- la décision attaquée a été prise par un auteur dont la compétence n'est pas établie ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions du II de l'article L. 531-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il est titulaire d'une carte de résident portant la mention " résident de longue durée UE " en cours de validité.

Par des mémoires en défense enregistrés le 9 avril 2024 et le 10 avril 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Richard en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 novembre 2023 :

- le rapport de Mme Richard, magistrate désignée ;

- et les observations de Me Weinberg, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins et demande au tribunal d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de restituer à M. A ses documents d'identité et de circulation, par les mêmes moyens et soutient, en outre, que les décisions attaquées sont entachées d'un défaut d'examen particulier de la situation personnelle de M. A, que la décision de remise aux autorités espagnoles est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur de droit dès lors que l'intéressé séjournait régulièrement en France à la date de la décision attaquée et ne représentait pas une menace pour l'ordre public, que la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et que la décision portant assignation à résidence est entachée d'une erreur de fait.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant marocain, né le 20 octobre 1968, est titulaire d'un titre de séjour espagnol valable jusqu'au 10 mai 2026. Il a été interpellé le 30 mars 2024 pour des faits de violences conjugales. Par un arrêté du 31 mars 2024, notifié le même jour, le préfet du Val-d'Oise a ordonné sa remise aux autorités espagnoles et l'a interdit de circulation sur le territoire français pour une durée d'un an. Par un arrêté du 2 avril 2024 le préfet du

Val-d'Oise l'a assigné à résidence dans ce département pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable deux fois. Par la présente requête, M. A demande au tribunal l'annulation de ces deux arrêtés dans toutes leurs dispositions.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n°2404860 et n°2405138 concernent un même requérant, présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Dès lors, il y a lieu de les joindre pour statuer par un même jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre État prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7. () ". Aux termes de l'article L. 621-2 du même code : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un Etat membre de l'Union européenne, de la République d'Islande, de la Principauté du Liechtenstein, du Royaume de Norvège ou de la Confédération suisse l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet Etat, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet État, en vigueur au 13 janvier 2009. ".

4. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet du Val-d'Oise s'est fondé sur les dispositions précitées de l'article L. 621-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour ordonner la remise de M. A aux autorités espagnoles et qu'il a retenu comme date d'entrée en France de l'intéressé l'année 2016, tout en mentionnant que celui-ci a déclaré lors de son audition faire " plusieurs allers-retours entre la France et le Maroc ". Il ressort en effet de l'audition de M. A du 31 mars 2024, que ce dernier a déclaré à l'officier de police judiciaire posséder deux entreprises au Maroc et faire de nombreux déplacements entre l'Espagne, le Maroc et la France. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que M. A, gérant d'une entreprise de transport de marchandises, se charge également lui-même du transport de ces marchandises pour lesquelles il bénéficie d'autorisation d'entrées sur le territoire national. Il produit à ce titre une autorisation d'entrée sur le territoire français pour un voyage le 14 mars 2024. Dans ces conditions, en retenant comme date d'entrée en France l'année 2016 alors qu'il ressort tant des déclarations de l'intéressé lors de son audition que des pièces du dossier que cette date ne correspond pas à sa dernière date d'entrée sur le territoire national, le préfet du Val-d'Oise n'a pas procédé à un examen particulier de la situation de M. A.

5. Il résulte de ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision de remise aux autorités espagnoles ainsi que l'annulation, par voie de conséquence, des décisions portant interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée d'un an et l'assignant à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable deux fois.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

6. L'exécution du présent jugement implique que la situation de M. A soit réexaminée et que lui soient restitués, le cas échéant, ses documents d'identité. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, ainsi qu'à la restitution, le cas échéant, des documents d'identité de M. A, dans un délai de quinze jours. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme globale de 1 500 euros à verser à M. A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 31 mars 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a ordonné la remise de M. A aux autorités espagnoles et l'a interdit de circulation sur le territoire français pour une durée d'un an et l'arrêté du 2 avril 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a assigné à résidence dans ce département pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable deux fois, sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise de procéder au réexamen de la situation de

M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui restituer, le cas échéant, ses documents d'identité, dans un délai de quinze jours.

Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme globale de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.

La magistrate désignée,

Signé

A. RichardLa greffière,

Signé

O. El Moctar

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision - 24051380