Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2404959

jeudi 25 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2404959
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 avril 2024, M. B A, représenté par Me Thomas, avocat, demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision, en date du 17 janvier 2024, par laquelle le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) a refusé de lui délivrer une carte professionnelle ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au directeur du Conseil national des activités privées de sécurité de lui délivrer une carte professionnelle et à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre de l'article 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors que la décision attaquée le prive de la possibilité de travailler, ainsi qu'il le fait depuis 2013, dans le domaine de la sécurité privée, soit depuis l'âge de 18 ans ; qu'en outre, cette décision risque d'entraîner son licenciement à court terme et de le placer dans une forte précarité professionnelle et financière ;

- il existe plusieurs moyens de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, qui est entachée :

* d'un défaut de motivation

* d'un défaut d'examen de sa situation ;

* d'une erreur manifeste d'appréciation, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure, dès lors que les infractions évoquées par le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité n'ont donné lieu à aucune poursuite par le ministère public et que la reconnaissance des faits n'est pas établie ; qu'en outre, les agissements qui lui sont reprochés s'inscrivent dans un contexte personnel extrêmement délicat marqué par une rupture amoureuse.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 avril 2024, le Conseil national des activités privées de sécurité conclut au rejet de la requête.

Le Conseil national des activités privées de sécurité fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie, dès lors que M. A a attendu plus deux mois après la notification de la décision attaquée pour saisir le juge des référés, se plaçant ainsi lui-même dans la situation d'urgence qu'il invoque et qu'il n'apporte pas la preuve qu'il ne pourrait pas exercer dans un autre domaine que celui de la sécurité privée ;

- en l'état de l'instruction, aucun des moyens invoqués par le requérant n'est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2405182 enregistrée le 5 avril 2024, par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. Kelfani, vice-président, en application des dispositions de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 24 avril 2024 à 14 heures.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique, tenue en présence de M. Grospierre, greffier :

- le rapport de M. Kelfani, juge des référés, ;

- les observations de Me Thomas et de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de prononcer la suspension de l'exécution de la décision en date du 17 janvier 2024, par laquelle le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité a refusé de lui délivrer une carte professionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

4. M. A, qui est né le 4 mai 1995, fait valoir, sans être contredit par le Conseil national des activités privées de sécurité, que l'exécution de la décision du 17 janvier 2024 aurait pour conséquence de le priver d'emploi dans le domaine de la sécurité privée, dans lequel il exerce depuis 2013, son contrat de travail à durée indéterminée ayant été conclu le 20 mars 2023 sous réserve de la validité de sa carte professionnelle. Le requérant contribue, par ailleurs, à l'entretien et à l'éducation de son enfant née le 20 août 2016. Ces circonstances sont de nature à établir que la décision dont la suspension de l'exécution est demandée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à la situation du requérant et que, par suite, sa demande de suspension remplit la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative, alors même que sa saisine du juge des référés est postérieure de plus de deux mois à la notification de cette décision.

5. Aux termes de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure : " Nul ne peut être employé ou affecté pour participer à une activité mentionnée à l'article L. 611-1 : / 1° S'il a fait l'objet d'une condamnation à une peine correctionnelle ou à une peine criminelle inscrite au bulletin n° 2 du casier judiciaire ou, pour les ressortissants étrangers, dans un document équivalent, pour des motifs incompatibles avec l'exercice des fonctions ; / 2° S'il résulte de l'enquête administrative, ayant le cas échéant donné lieu à consultation, par des agents du Conseil national des activités privées de sécurité spécialement habilités par le représentant de l'Etat territorialement compétent et individuellement désignés, des traitements de données à caractère personnel gérés par les services de police et de gendarmerie nationales relevant des dispositions de l'article 31 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, à l'exception des fichiers d'identification, que son comportement ou ses agissements sont contraires à l'honneur, à la probité, aux bonnes mœurs ou sont de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes ou des biens, à la sécurité publique ou à la sûreté de l'Etat et sont incompatibles avec l'exercice des fonctions susmentionnées () ". Il résulte de ces dispositions que lorsqu'elle est saisie d'une demande de délivrance ou de renouvellement d'une carte professionnelle pour l'exercice de la profession d'agent privé de sécurité, l'autorité administrative compétente procède à une enquête administrative. Cette enquête, qui peut notamment donner lieu à la consultation du traitement automatisé de données à caractère personnel mentionné à l'article R. 40-23 du code de procédure pénale, vise à déterminer si le comportement ou les agissements de l'intéressé sont contraires à l'honneur, à la probité, aux bonnes mœurs ou sont de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes ou des biens, à la sécurité publique ou à la sûreté de l'Etat, et s'ils sont ou non compatibles avec l'exercice des fonctions d'agent privé de sécurité. Pour ce faire, l'autorité administrative procède, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, à une appréciation globale de l'ensemble des éléments dont elle dispose. A ce titre, si la question de l'existence de poursuites ou de sanctions pénales est indifférente, l'autorité administrative est en revanche amenée à prendre en considération, notamment, les circonstances dans lesquelles ont été commis les faits qui peuvent être reprochés au pétitionnaire ainsi que la date de leur commission.

6. Pour refuser de délivrer à M. A une carte professionnelle, le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité a retenu que l'intéressé avait été " mis en cause " le 9 novembre 2018 " pour un vol simple, commis le 29 juin 2018 ", le 19 septembre 2018 " pour un fait de menace réitérée de délit contre les personnes dont la tentative est punissable, commis le 29 juin 2018 ", le 31 juillet 2018 " pour un fait de violences habituelles suivies d'incapacité n'excédant pas huit jours par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, commis le jour même ", et le 11 juillet 2018 " pour un fait de harcèlement d'une personne sans incapacité , propos ou comportements répétés ayant pour objet ou effet une dégradation des conditions de vie altérant la santé, commis le jour même ".

7. M. A conteste avoir été mis en cause pour un " vol simple, commis le 29 juin 2018 ", dont la matérialité n'est, au demeurant, pas établie par les pièces produites devant le juge des référés. En outre, il ressort des pièces du dossier que seuls les autres faits commis par le requérant le 29 juin 2018 ont justifié un rappel à la loi, le 4 octobre 2018, par un officier de police judiciaire agissant sur instruction du Procureur de la République près le Tribunal de grande instance de Pontoise et que tous les faits rappelés ci-dessus, par ailleurs relativement anciens, s'inscrivaient dans le contexte de séparation extrêmement conflictuel du couple que formaient alors M. A et une jeune femme, qui s'était au demeurant également livrée à des violences physiques sur la personne du requérant. Dans les circonstances particulières de l'espèce et en l'état de l'instruction, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation commise par le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée du 17 janvier 2024.

8. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions auxquelles les dispositions, rappelées au point 4, de l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonnent le prononcé d'une mesure de suspension sont réunies. Il y a lieu de faire droit aux conclusions de M. A aux fins de suspension de l'exécution de la décision, en date du 17 janvier 2024, par laquelle par laquelle le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité a refusé de lui délivrer une carte professionnelle

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. ".

10. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au Conseil national des activités privées de sécurité d'autoriser provisoirement M. A, dans l'attente du jugement au fond, à exercer la profession d'agent privé de sécurité, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les conclusions aux fins d'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. L'État n'étant pas partie à l'instance, les conclusions du requérant présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent quêtre rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision, en date du 17 janvier 2024, par laquelle le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité a refusé de délivrer une carte professionnelle à M. A est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au Conseil national des activités privées de sécurité d'autoriser provisoirement M. A, dans l'attente du jugement au fond, à exercer la profession d'agent privé de sécurité, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au Conseil national des activités privées de sécurité.

Fait, à Cergy-Pontoise, le 25 avril 2024.

Le juge des référés,

signé

K. Kelfani

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.