Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2405224

lundi 6 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2405224
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces complémentaires et un mémoire enregistré les 11, 18 et 26 avril 2024, Mme C, représentée par Me Veillat, demande au juge des référés statuant par application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 4 mars 2024 du préfet du Val-d'Oise en tant qu'il a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise ou au préfet territorialement compétent, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", et à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

4°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à Me Veillat en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'État.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est présumée remplie, dès lors que la décision contestée porte une atteinte grave et immédiate à sa situation en la plaçant dans une situation irrégulière et l'empêche ainsi de travailler, avec pour conséquence de la maintenir dans une situation d'extrême précarité financière, de surcroit, elle porte atteinte à sa vie privée et familiale en ce qu'elle ne peut se rendre au Gabon pour finaliser la succession à la suite du décès de son père et se rendre au mariage de sa soeur.

- il existe des moyens propres à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

- elle est entachée d'un défaut de motivation

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet n'a pas examiné sa demande présentée sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 avril 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence sera en principe reconnue ;

- aucun des moyens invoqués par la requérante n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Par un mémoire en réplique enregistré le 26 avril 2024, Mme B, représentée par Me Veillat, maintient l'ensemble de ses conclusions et moyens.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2404972 enregistrée le 5 avril 2024, par laquelle Mme B demande l'annulation de la décision contestée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné Mme Le Griel, vice-présidente, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 2 mai 2024 à

9 heures 00.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Soulier, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Le Griel, juge des référés ;

- les observations de Me Veillat, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été différée au 2 mai 2024 à 18 heures.

La requérante a produit des pièces complémentaires enregistrées le 2 mai 2024 à 13 h 36 qui ont été communiquées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante gabonaise née le 21 janvier 1990 à Libreville au Gabon, est entrée en France le 11 septembre 2012 munie d'un visa portant la mention " étudiant " puis s'est vu délivrer plusieurs titres de séjour portant la mention " étudiant " dont le dernier a expiré le 26 novembre 2021. Le 8 octobre 2021, elle a sollicité un changement de statut pour se voir délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et à titre subsidiaire, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail sur le fondement de l'article 2 de l'accord franco-gabonais. Elle s'est vu délivrer une autorisation provisoire de séjour portant la mention " est autorisé à rechercher et à exercer un emploi " valable du 9 mars 2022 au 8 décembre 2022, qui a été renouvelée du 28 novembre 2022 au 27 août 2023. Le 21 août 2023, elle a sollicité à nouveau un changement de statut se prévalant de sa " vie privée et familiale " et a obtenu un récépissé de demande de titre de séjour valable du 22 août 2023 au 21 novembre 2023 et renouvelé jusqu'au 15 février 2024. Par arrêté en date du 4 mars 2024, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, Mme B demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté en litige en tant qu'il porte refus de délivrance d'un titre de séjour.

Sur la demande d'admission, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre Mme B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressée. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

6. Si en, l'espèce, la requérante qui a modifié le fondement de sa demande de titre de séjour, ne saurait se prévaloir de la présomption d'urgence rappelée au point précédent en cas de refus de renouvellement d'un titre, il résulte néanmoins de l'instruction que, du fait de la décision litigieuse, Mme B n'est plus autorisée à se maintenir légalement sur le territoire français, alors qu'elle y séjourne, de manière régulière, depuis le 11 septembre 2012. Il résulte également de l'instruction que l'intéressée doit se rendre au Gabon pour le 30 juin 2024 afin de régler la succession de son père décédé en 2022 permettant ainsi de régulariser la dette hospitalière résultant des soins et traitements prodigués à ce dernier sur le territoire français et justifie également en juillet 2024 assister au mariage de sa sœur qui se tiendra dans leur pays d'origine. Il n'est par ailleurs pas sérieusement contesté en défense qu'en l'espèce, le refus de titre de séjour en litige constitue une situation d'urgence. Dans ces circonstances, la situation d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme établie.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

7. En l'état de l'instruction, le moyen tiré du défaut d'examen faute pour le préfet du Val-d'Oise d'avoir examiné la situation de la requérante au regard de sa demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que selon les mentions de l'arrêté attaqué le préfet a refusé d'examiner sa situation au regard de ces dispositions au motif que l'intéressée se trouvait en situation régulière sur le territoire français, alors au demeurant qu'elle se trouvait sans aucun document de séjour valide à la date de l'arrêté attaqué, est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

8. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension d'une décision administrative étant réunies, il y a lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté du 4 mars 2024 en tant que le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme B jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ". En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des obligations provisoires qui en découlent pour l'administration.

10. La suspension de l'exécution de la décision de refus de titre de séjour en litige implique nécessairement, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de procéder au réexamen de la demande de titre de séjour déposée par Mme B dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et, de munir l'intéressée d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler jusqu'à ce qu'il soit procédé au réexamen de sa situation ou jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision en litige. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions aux fins d'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique :

11. Mme B a été admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Veillat de la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés dans la présente instance et sous réserve que cette dernière, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de la requérante à l'aide juridictionnelle.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : l'exécution de l'arrêté, en date du 4 mars 2024, du préfet des Hauts-de-Seine en tant qu'il a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme B est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise de procéder au réexamen de la demande de titre de séjour déposée par Mme B dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de munir l'intéressée d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler jusqu'à ce qu'il soit procédé au réexamen de sa situation ou jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision en litige.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Veillat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, l'État lui versera une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C et au préfet du Val-d'Oise et à Me Veillat.

Fait, à Cergy, le 6 mai 2024.

La juge des référés,

signé

H. Le GrielLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.