Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2405322

lundi 6 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2405322
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I - Par une requête n°2405322 enregistrée le 12 avril 2024, Mme C, représentée par Me Raji, demande au tribunal :

1°) de lui accorder, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 29 mars 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a décidé de son transfert aux autorités portugaises responsables de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui remettre un récépissé de demandeur d'asile en procédure normale dans le délai de quinze jours courant à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros à verser à Me Raji, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- l'arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé et résulte d'un examen insuffisant de sa situation personnelle ;

- il n'est pas établi que les brochures d'information lui aient été remises en arabe ou qu'elles lui aient été traduites dans cette langue ;

- il n'est pas davantage établi qu'un entretien ait été mené, en l'absence de délivrance d'un compte-rendu d'entretien, ni que celui-ci aurait été réalisé par une personne qualifiée ;

- la décision contrevient à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- le préfet pouvait faire application de l'article 17 du règlement 604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'elle vit en France où elle souhaite déposer une demande d'asile, et a entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation en n'y recourant pas ;

- la décision de transfert procède d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 3 du règlement (UE) n°604/2013 dont le préfet aurait dû faire usage.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er mai 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête et communique les pièces constitutives du dossier de la requérante.

II - Par une requête n°2405323 enregistrée le 12 avril 2024, M. E, représenté par Me Raji, demande au tribunal :

1°) de lui accorder, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 29 mars 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a décidé de son transfert aux autorités portugaises responsables de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui remettre un récépissé de demandeur d'asile en procédure normale dans le délai de quinze jours courant à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros à verser à Me Raji, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé et résulte d'un examen insuffisant de sa situation personnelle ;

- il n'est pas établi que les brochures d'information lui aient été remises en arabe ou qu'elles lui aient été traduites dans cette langue ;

- il n'est pas davantage établi qu'un entretien ait été mené, en l'absence de délivrance d'un compte-rendu d'entretien, ni qu'il ait été réalisé par une personne qualifiée ;

- la décision méconnait l'article 9 du règlement Dublin III et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle contrevient à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- le préfet pouvait faire application de l'article 17 du règlement 604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'il vit en France où il souhaite déposer une demande d'asile, et a entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation en n'y recourant pas ;

- la décision procède d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 3 du règlement (UE) n°604/2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er mai 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête et communique les pièces constitutives du dossier du requérant.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n°603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné Mme Charlery conformément à l'article L. 572-5 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux des décisions de transfert.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 2 mai 2024 :

- le rapport de Mme Charlery, magistrate désignée ;

- les observations de Me Raji, représentant Mme C et M. E, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et précise qu'ils ont quitté l'Egypte du fait des mauvais traitements reçus à raison de leur appartenance à la minorité de confession copte d'Egypte, sous couvert d'un visa que leur monastère les a aidé obtenir auprès des autorités portugaises, qui, comme les autorités grecques ou roumaines, les délivrent plus facilement que les autorités françaises; ils n'ont jamais eu l'intention de s'installer au Portugal mais seulement de rejoindre le frère de M. E en France où il réside régulièrement en qualité de réfugié ; ils n'avaient pas compris la procédure Dublin ce qui interroge sur la procédure de communication des informations sur cette procédure par la préfecture et notamment sur la qualification de l'agent qui les a menés, qui n'est identifiable qu'à travers ses initiales ; Mme C a commencé son suivi de grossesse en France, M. E est suivi par un travailleur social et leur enfant est inscrit à la crèche ;

- le préfet du Val-d'Oise n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C et M. E ressortissants égyptiens respectivement nés le 25 avril 2003 et le 24 mars 1993, sont tous deux entrés en France sous couvert de visas délivrés par les autorités portugaises valables jusqu'au 18 janvier 2024. Ils ont introduit chacun une demande d'asile en France le 23 janvier 2024. Lors de l'instruction de leurs demandes, la consultation du fichier " visabio " a révélé que les intéressés étaient en possession de visas périmés depuis moins de 6 mois délivrés par les autorités portugaises. Ces autorités, saisies le 25 janvier 2024, ont accepté explicitement le 15 mars 2024 la prise en charge de Mme C comme de M. E sur le fondement de l'article 12-4 du règlement (UE) n°604-2013 du 26 juin 2013. Par deux arrêtés en date du 29 mars 2024, le préfet du Val-d'Oise a décidé de transférer Mme C ainsi que M. E aux autorités portugaises. Les requérants demandent au tribunal l'annulation de ces arrêtés.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n°2405322 et 2405323 concernent la situation de deux conjoints, présentent à juger des questions identiques et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

4. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur les requêtes de Mme C et de M. E, de prononcer leur admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. En premier lieu, les arrêtés attaqués ont été signés par Mme D F, cheffe de la section asile de la préfecture du Val-d'Oise, disposant d'une délégation du préfet de ce département consentie à cet effet par l'arrêté n°23-071 du 22 décembre 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture du Val-d'Oise, en cas d'absence ou d'empêchement du directeur des migrations et de l'intégration ou de son adjointe. Par suite, le moyen tiré de ce que les arrêtés en litige auraient été signés par une autorité incompétente doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative". Il résulte de ces dispositions que, s'agissant d'un étranger ayant, dans les conditions posées par le règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013, présenté une demande d'asile dans un autre Etat membre et devant, en conséquence, faire l'objet d'une reprise en charge par cet Etat, doit être regardée comme suffisamment motivée la décision de transfert à fin de reprise en charge qui, après avoir visé le règlement, relève que le demandeur a antérieurement présenté une demande dans l'Etat en cause, une telle motivation faisant apparaître qu'il est fait application du b), c) ou d) du paragraphe 1 de l'article 18 ou du paragraphe 5 de l'article 20 dudit règlement.

7. En l'espèce, les arrêtés attaqués visent les textes applicables, notamment le règlement (UE) n°604/2013 relatif aux mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile. Il précise en outre que les données du fichier " visabio " ont révélé que les intéressés étaient en possession de visas périmés délivrés par les autorités portugaises valables jusqu'au 18 janvier 2024 et que ces autorités, saisies le 25 janvier 2024 de demandes de prise en charge des deux requérants sur le fondement de l'article 12-4 du règlement (UE) n°604/2013, ont explicitement accepté ces demandes le 15 mars 2024. Par ailleurs, les arrêtés mentionnent, d'une part, qu'aucun des intéressés ne relève d'une des clauses dérogatoires prévues par les articles 3-2 et 17 du règlement (UE) n°604/2013 et, d'autre part, que les mesures de transfert ne contreviennent pas à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, Mme C ou M. E ne pouvant se prévaloir d'une vie privée et familiale en France stable et n'établissant pas être dans l'impossibilité de retourner au Portugal. Ainsi, les arrêtés attaqués comportent les considérations de droit et de fait sur lesquelles ils se fondent. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ces arrêtés doit être écarté.

8. En troisième lieu, il ne ressort ni des mentions des décisions en litige ni des pièces du dossier, eu égard notamment aux éléments de motivation mentionnés ci-dessus, que le préfet du Val-d'Oise aurait insuffisamment examiné la situation personnelle de Mme C ou de M. E. La circonstance que le préfet du Val-d'Oise aurait estimé que M. E ne pouvait se prévaloir d'une vie privée et familiale suffisamment stable en France, alors que son frère réside dans ce pays sous le statut de réfugié, qui remet en cause le bien-fondé de l'appréciation portée par le préfet sur sa situation, est sans incidence sur la suffisance de l'examen auquel cette autorité a procédé. Par ailleurs, il n'appartenait pas au préfet de se prononcer sur la pathologie dont souffrirait M. E, laquelle reste, au demeurant, encore à confirmer, comme en témoigne l'ordonnance médicale en date du 21 février 2024 produite par le requérant. Il suit de là que le moyen tiré d'un tel défaut d'examen ne peut qu'être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un Etat membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tous hypothèse, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

10. En l'espèce, il ressort des pièces de chacun des dossiers que les brochures dites " A " et " B ", intitulées " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de ma demande ' " et " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", qui comprennent l'ensemble des informations devant être communiquées en vertu des dispositions précitées, ont été remises à Mme C comme à M. E le 23 janvier 2024, en arabe, langue comprise par les intéressés comme en atteste leur signature apposée sur la première page de chacune des brochures. Il ressort, en outre, des pièces du dossier que ces brochures leur ont été communiquées dès l'enregistrement de leurs demandes de protection internationale en France, soit en temps utile avant l'intervention des décisions de transfert litigieuses. Enfin, les mentions portées sur ces documents, revêtus de l'indication de la date de remise et de la signature de chacun des requérants, attestent de leur communication intégrale, Mme C comme M. E ayant par ailleurs certifié avoir reçu l'information sur les règlements communautaires au cours des entretiens qui leur ont été accordés le même jour en préfecture. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 doit être écarté.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () /4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. ".

12. Si les requérants soutiennent que faute de transmission du compte-rendu d'entretien individuel exigé des dispositions précitées, il est impossible de s'assurer que cet entretien a été réalisé, le préfet du Val-d'Oise verse à la procédure le compte-rendu des deux entretiens réalisés pour chacun des requérants. Ainsi, Mme C comme M. E ont bénéficié chacun d'un entretien individuel réalisé à la préfecture du Val-d'Oise, le 23 janvier 2024, en arabe, qu'ils ont déclaré comprendre, en bénéficiant de l'assistance d'un interprète dans cette langue assurée par l'association ISM interprétariat, organisme agréé. Aucun élément des dossiers ne permet d'établir que ces entretiens individuels n'auraient pas eu lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité, ni qu'ils auraient été réalisés sur une durée insuffisante. Ni M. E, ni Mme C ne font état d'élément laissant supposer que l'ensemble des éléments d'information communiqués lors de cet entretien n'aurait pas été mentionné dans le résumé qui en a été fait et que celui-ci ne se serait pas déroulé dans les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article 5 du règlement n° 604-2013 du 26 juin 2013. Si le résumé de l'entretien individuel ne mentionne pas le nom et la qualité de l'agent qui l'a conduit, comme le relèvent les requérants à l'audience, il ressort des pièces des dossiers que les intéressés ont été reçus chacun par un agent qualifié de la préfecture du Val-d'Oise dont les initiales sont mentionnées. Dès lors que les entretiens de Mme C et de M. E ont été menés par une personne qualifiée au sens du 5 de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013, l'absence d'indication de l'identité de l'agent les ayant conduit et de signature par cet agent est sans incidence sur la régularité de la procédure suivie, faute d'avoir privé les intéressés de la garantie tenant au bénéfice de cet entretien et dès lors que ceux-ci ont eu la possibilité de faire valoir toutes observations utiles, susceptibles d'exercer une influence sur le sens de la décision prise. Par suite, Mme C et M. E ne peuvent soutenir qu'ils auraient été privés d'une garantie. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne peut qu'être écarté.

13. En sixième lieu, aux termes de l'article 9 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 : " Si un membre de la famille du demandeur, que la famille ait été ou non préalablement formée dans le pays d'origine, a été admis à résider en tant que bénéficiaire d'une protection internationale dans un État membre, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit".

14. Le bénéfice de la clause attribuant à un État membre la responsabilité de l'examen de la demande d'asile d'un demandeur qui se prévaut de l'existence de liens familiaux sur son territoire, prévue par l'article 9 du règlement n°604/2013 cité au point précédent, est réservé aux demandeurs qui justifient, d'une part, que les membres de familles dont il est fait état séjournent régulièrement dans l'État membre concerné en tant que bénéficiaires d'une protection internationale, et d'autre part, sauf dans le cas où le demandeur est mineur, qu'il s'agit de leur conjoint ou de leurs enfants mineurs, ainsi que le prévoit le paragraphe g) "membres de la famille" de l'article 2 du règlement (UE) n°604/2013.

15. M. E se prévaut de la présence en France de son frère, M. I E, lequel bénéficie du statut de réfugié ainsi qu'en atteste la carte de résident qu'il produit, valable du 27 août 2019 au 26 août 2029, pour solliciter que la France soit reconnue comme l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. Toutefois, d'une part, la circonstance que son frère aurait obtenu le statut de réfugié est sans incidence sur la légalité de l'arrêté en litige, dès lors que seul le conjoint ou l'enfant du demandeur sont pris en compte pour lui ouvrir droit au bénéfice des dispositions précitées. D'autre part, il n'allègue pas qu'il aurait exprimé par écrit le souhait que la France soit regardée comme l'Etat membre responsable de l'examen de sa demande d'asile pour ce motif. Il suit de là que le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation entachant la décision de transfert au regard des dispositions précitées prise à l'encontre de M. E ne peut qu'être écarté.

16. En septième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () "

17. Les requérants soutiennent qu'ils sont arrivés en France ensemble, Mme C étant alors enceinte de trois mois, accompagnés de leur petite fille, H E, née le 9 juin 2022, qu'ils ont tous deux sollicité l'asile en France, et que le frère de M. E vit dans ce pays sous le statut de réfugié. Néanmoins, l'arrivée du couple en France en janvier 2024 est très récente, ils sont tous deux en situation irrégulière et ne sauraient prétendre, dans ces conditions, avoir installé en France le centre de leurs intérêts personnels et familiaux de manière suffisamment ancienne, stable et durable. La circonstance que le frère de M. E soit installé régulièrement en France ne saurait leur conférer un quelconque droit au séjour. Il suit de là que les requérants ne sont pas fondés à soutenir qu'en prenant les décisions en litige, le préfet du Val-d'Oise aurait porté une atteinte disproportionnée au droit dont ils disposent au respect de sa vie personnelle et familiale par rapport aux buts en vue desquels elles ont été prises. Elles ne procèdent pas davantage d'une erreur manifeste d'apptéciation.

18. En huitième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement n° 604/2013 susvisé : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants ".

19. Les requérants font valoir que, compte tenu de leur situation de couple avec une enfant, entrés tous deux en France pour solliciter l'asile, au regard de l'état de grossesse de Mme C qui est suivie en France, tout comme M. E est pris en charge par un travailleur social et alors que leur fille est inscrite en crèche, le préfet du Val-d'Oise aurait dû faire usage de la clause discrétionnaire pour identifier la France comme responsable de l'examen de leurs demandes d'asiles respectives. Toutefois, de telles circonstances sont insusceptibles de justifier que le préfet dérogeât aux règles de transfert, dès lors que le règlement du 26 juin 2013, qui a pour objet de garantir aux ressortissants étrangers un examen circonstancié de leur demande d'asile, ne leur permet toutefois pas de choisir, parmi les États membres, celui qui sera responsable de cet examen, au regard d'éléments relatifs à leur parcours personnel et en fonction des souhaits qu'ils expriment. Au demeurant, ils ne démontrent pas que le Portugal, qui leur a délivré à chacun un visa et a accepté explicitement les demandes de prise en charge adressées par les autorités françaises, ainsi qu'il ressort des mentions de l'arrêté en litige, ne serait pas en mesure d'examiner leurs demandes dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Il suit de là que le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation qu'aurait commise le préfet au regard des dispositions précitées ne peut qu'être écarté.

20. En neuvième lieu, aux termes du paragraphe 2. de l'article 3 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. () ".

21. Les requérants font valoir que " le préfet a manqué d'appréciation en jugeant que (M. E) pouvait retourner au Portugal alors que ce dernier a de la famille en France" et qu'il en est de même pour Mme C alors qu'elle est enceinte et va se trouver isolée au Portugal. Ils indiquent, par ailleurs, qu'en cas de transfert au Portugal, ils se retrouveront en situation irrégulière. Toutefois, ces allégations sont sans lien avec l'existence d'éventuelles défaillances systémiques susceptibles d'être relevées dans l'organisation de l'accueil des réfugiés dans l'Etat de transfert, caractérisant les critères de mise en œuvre de la clause dérogatoire prévue par les dispositions précitées. En tout état de cause, les requérants n'apportent aucun élément susceptible de laisser penser que leurs demandes ne pourraient être traitées par les autorités portugaises dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, alors que le Portugal est un Etat membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il s'ensuit qu'en décidant de prononcer le transfert des requérants vers le Portugal, et en s'abstenant de faire usage de la clause discrétionnaire, le préfet du Val-d'Oise n'a commis aucune erreur manifeste d'appréciation, au regard des dispositions de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

22. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des requêtes de Mme C et de M. E doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction et de celles relatives aux frais de procédure.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C et M. E sont admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle

Article 2 : Les requêtes de Mme C et de M. E sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, à M. A E, à Me Raji et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 mai 2024.

La magistrate désignée,

signé

C. Charlery Le greffier,

signé

M. G

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision. et 2405323