Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2405625
mercredi 19 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2405625 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête sommaire, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés les 19 avril, les 3 et 30 mai et le 4 juin 2024, M. E B, représenté par Me Oukhelifa, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 17 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pour une durée de douze mois ;
2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'arrêté contesté dans son ensemble :
- il est entaché d'une incompétence de son auteur ;
- il est entaché d'un défaut de motivation.
En ce qui concerne la décision de placement en rétention administrative ou en garde à vue :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'un vice de procédure.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :
- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elle méconnait le principe du contradictoire ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnait les stipulations du 5° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- elle apparait disproportionnée eu égard au but poursuivi.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour :
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation eu égard à sa durée de présence, à ses liens privés et familiaux sur le territoire et à la circonstance qu'il ne représente pas une menace à l'ordre public ;
- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;
- elle porte atteinte à sa liberté de circulation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 mai 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête et produit toutes pièces utiles au dossier.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné M. Beaufaÿs, premier vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 5 juin 2024 :
- Le rapport de M. Beaufaÿs;
- les observations de Me Oukhelifa, représentant M. B, non présent, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et demande çà ce que ses conclusions relatives à la décision de placement en rétention administrative ou en garde à vue soient abandonnées et soutient que la menace à l'ordre public n'est pas caractérisée.
- le préfet de la Seine-Saint-Denis n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. E B, ressortissant algérien né le 7 mai 1994, déclare être entré sur le territoire français en 2022. Il a été interpellé pour des faits de destruction du bien d'autrui commise en réunion. Par un arrêté du 17 avril 2024, dont M. B demande l'annulation, le préfet de la Seine-Saint-Denis lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'arrêté contesté dans son ensemble :
2. En premier lieu, par un arrêté n° 2024-0859 du 22 mars 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné délégation à Mme A C, attachée d'administration de l'Etat, cheffe du bureau de l'éloignement, signataire de l'arrêté attaqué, pour signer tous les actes dans la limite de ses attributions, au nombre desquelles figure la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.
3. En second lieu, l'arrêté contesté comporte l'énoncé suffisamment précis des circonstances de droit et de fait qui le fondent. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
4. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas, avant de prendre la décision contestée, procédé à un examen attentif et personnalisé de la situation de M. B.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.
6. Il ne ressort d'aucune autre pièce du dossier que M. B aurait été empêché de faire valoir ses observations dans le cadre de la procédure ayant abouti à la décision contestée, ni qu'il ait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux ni que ces derniers auraient fait preuve de déloyauté dans la mise en œuvre de son droit d'être entendu. Si à cet égard, il est soutenu que le préfet n'établit pas que le requérant comprenait la langue française lors de son audition en garde à vue dans le cadre d'une enquête de flagrance, il ressort du procès-verbal du 17 avril 2024 que l'intéressé a répondu aux questions qui lui étaient posées en langue française notamment sur sa situation au regard de son droit au séjour et qu'il était assisté d'un avocat commis d'office qui n'a pas produit d'observation écrite sur les conditions de cette audition. Par suite, le moyen tiré de ce qu'il aurait été privé de son droit à être entendu doit être écarté.
7. En dernier lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 5° au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus () ". Et aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. M. B soutient qu'il est entré en France en 2022 et y réside depuis lors, qu'il vit aux côtés de sa sœur et qu'il occupe un emploi. Toutefois, la circonstance qu'il résiderait en France depuis cette date est insuffisante en soi pour établir qu'il y aurait fixé le centre de ses intérêts privés. En outre, l'intéressé, entré en France à l'âge de 28 ans, est célibataire et sans enfant et ne démontre pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine. Enfin, s'il se prévaut de sa qualité de vendeur dans une boutique de prêt à porter, cette circonstance n'est pas suffisante pour établir des liens intenses et durables avec la France alors qu'il est entré récemment sur le territoire et qu'il n'est pas autorisé à y travailler. Par suite, c'est sans porter une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale, eu égard notamment aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 5° de l'article 6 de de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 que le préfet de la Seine-Saint-Denis a pris la décision contestée. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait disproportionnée eu égard au but poursuivi doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Le premier alinéa de l'article L. 612-10 du même code précise que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français (). ".
10. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, il lui appartient d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 du code précité. A cet égard, si, après prise en compte de chacun de ces quatre critères, le préfet ne retient pas certains éléments correspondant à l'un ou certains d'entre eux au nombre des motifs de sa décision, il n'est pas tenu, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.
11. M. B soutient que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an est disproportionnée dès lors qu'il est parfaitement inséré dans la société française et qu'il n'a jamais causé de trouble à l'ordre public. Toutefois, comme il a été dit au point 8., l'intéressé qui déclare être entré en France seulement en 2022 et qui est célibataire et sans charge de famille, ne justifie pas d'une insertion particulière à la société française, nonobstant la présence de sa sœur sur le territoire. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que l'interdiction de retour sur le territoire français d'un an serait disproportionnée doit être écarté.
12. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 8 et 11 que le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnait son droit au respect de sa vie privée et familiale. Le moyen doit être écarté.
13. En dernier lieu, si le requérant soutient que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français prise à son encontre porte une atteinte excessive à sa liberté de circulation, le droit des personnes étrangères d'entrer sur le territoire français est soumis à autorisation et n'est pas inconditionnel, il peut ainsi faire l'objet de restrictions notamment en cas de non-respect par l'intéressé de la réglementation nationale relative à l'entrée ou au séjour des étrangers. Par suite, le moyen tiré d'une atteinte excessive au principe de la liberté de circulation doit être écarté.
14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. B tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis du 17 avril 2024 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fins d'injonction et celles présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E B et au préfet de la Seine-Saint-Denis.
Rendu public par mise à disposition du greffe le 19 juin 2024.
Le magistrat désigné,
signé
F. Beaufaÿs La greffière,
signé
M. D La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Décisions similaires
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2600300
01/10/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2612179
01/10/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2604311
01/10/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2603832
01/10/2026