Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2405721

lundi 17 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2405721
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 avril 2024, M. B A, représenté par Me Taverdin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 avril 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de cinquante euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans le même délai de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- il ne peut pas faire l'objet d'une mesure d'éloignement avant que la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) ne se soit prononcée sur la recevabilité de sa demande de réexamen dès lors qu'il encourt des risques pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine ;

- elle méconnait les stipulations des articles 3 et 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- cette décision méconnait les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle est susceptible d'avoir sur sa situation personnelle, dès lors, d'une part, qu'il doit pouvoir se maintenir sur le territoire français dans l'attente du réexamen de sa demande par la CNDA et, d'autre part, qu'il n'a jamais fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Fabas, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fabas ;

- et les observations de Me Taverdin, représentant M. A, qui fait valoir que son client est poursuivi en Turquie parce qu'il refuse d'effectuer son service militaire, que la préfecture avait nécessairement connaissance de la demande de réexamen pendante devant la Cour nationale du droit d'asile et que M. A est bien intégré en France où il travaille et maîtrise la langue française.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant turc né le 7 octobre 1997, serait entré sur le territoire français le 3 septembre 2021, selon ses déclarations, afin d'y solliciter la reconnaissance du statut de réfugié. Le 14 septembre 2021, il a déposé une demande d'asile laquelle a été rejetée par une décision du 27 juin 2022 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Cette décision a été confirmée par une décision du 18 novembre 2022 de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). M. A a sollicité le réexamen de sa demande. Par une décision du 4 mars 2024, l'OFPRA a rejeté sa demande de réexamen pour irrecevabilité. Par un arrêté du 3 avril 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a obligé M. A à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par sa requête, M. A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

En ce qui concerne les moyens dirigés spécifiquement contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français vise les textes dont elle fait application et notamment les articles L. 611-1 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. A ainsi que les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Dès lors, cette décision comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement et est ainsi suffisamment motivée. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de cette décision doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile. () ". Et, aux termes des dispositions de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : () b) une décision d'irrecevabilité en application du 3° de l'article L. 531-32, en dehors du cas prévu au b du 2° du présent article ; () ". () 2° Lorsque le demandeur : () b) a introduit une première demande de réexamen, qui a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité par l'office en application du 3° de l'article L. 531-32, uniquement en vue de faire échec à une décision d'éloignement ". Aux termes de l'article L. 531-32 du même code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides peut prendre une décision d'irrecevabilité écrite et motivée, sans vérifier si les conditions d'octroi de l'asile sont réunies, dans les cas suivants : () 3° En cas de demande de réexamen lorsque, à l'issue d'un examen préliminaire effectué selon la procédure définie à l'article L. 531-42, il apparaît que cette demande ne répond pas aux conditions prévues au même article. ". Enfin, aux termes de l'article L. 531-42 du même code : " A l'appui de sa demande de réexamen, le demandeur indique par écrit les faits et produit tout élément susceptible de justifier un nouvel examen de sa demande d'asile. / L'Office français de protection des réfugiés et apatrides procède à un examen préliminaire des faits ou des éléments nouveaux présentés par le demandeur intervenus après la décision définitive prise sur une demande antérieure ou dont il est avéré qu'il n'a pu en avoir connaissance qu'après cette décision. / Lors de l'examen préliminaire, l'office peut ne pas procéder à un entretien. / Lorsque, à la suite de cet examen préliminaire, l'office conclut que ces faits ou éléments nouveaux n'augmentent pas de manière significative la probabilité que le demandeur justifie des conditions requises pour prétendre à une protection, il peut prendre une décision d'irrecevabilité ".

4. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que si, en principe, le maintien sur le territoire est garanti au demandeur auquel a été opposé un refus par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides qui a intenté un recours contre ce refus auprès de la Cour nationale du droit d'asile, il ne l'est plus dans certaines circonstances tenant à la nature de la décision prise par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides ou à la situation du demandeur. En particulier, le maintien n'est plus garanti dans ces deux situations notamment : d'une part, lorsque l'office prend une décision d'irrecevabilité résultant de ce que l'examen préliminaire des éléments présentés par le demandeur lors du réexamen conclut à ce que ceux-ci n'augmentent pas de manière significative la probabilité que le demandeur justifie des conditions requises pour prétendre à une protection, d'autre part, avant même que l'Office ne se prononce, lorsque le demandeur au réexamen a déjà fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité fondée sur le même motif.

5. En l'espèce, le préfet des Hauts-de-Seine a prononcé l'obligation de quitter le territoire français contestée au motif le droit au maintien de l'intéressé avait pris fin, sur le fondement du b) 1° de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides avait rejeté, le 4 mars 2024, comme irrecevable la demande de réexamen de la demande d'asile de M. A. Ainsi, la circonstance, à la supposée avérée, que la demande de réexamen présentée par l'intéressé ne présenterait pas un caractère dilatoire est sans incidence sur l'extinction du droit de l'intéressé à se maintenir sur le territoire national. Il en est de même de la circonstance qu'il aurait présenté un recours devant la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Par suite, le moyen tiré de ce le préfet a méconnu les dispositions précitées en prenant à son encontre une obligation de quitter le territoire français avant que la CNDA ait statué sur sa demande de réexamen ne peut qu'être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance - 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sécurité publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Si M. A, se prévaut de la présence régulière en France de son frère et d'un cousin, il n'établit pas, ni même n'allègue, disposer de liens intenses, stables et anciens sur le territoire français, alors qu'il est célibataire et sans enfant. Par ailleurs, il n'établit pas être dépourvu de tout liens dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans. Enfin, la seule circonstance que M. A ait signé, le 4 mars 2024, un contrat de travail à durée indéterminée en qualité d'ouvrier ne saurait à elle seule faire échec à la mesure d'éloignement. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet des Hauts-de-Seine, en lui faisant obligation de quitter le territoire français, a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision a été prise. Pour les mêmes motifs, cette décision n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle est susceptible d'avoir sur sa situation.

8. En quatrième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, qui n'est opérant qu'à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi, doit être écarté comme inopérant.

En ce qui concerne les moyens dirigés spécifiquement contre la décision fixant le pays de destination :

9. En premier lieu, aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. Si M. A soutient qu'il craint pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine, en raison de ses origines kurdes et son refus d'accomplir son service militaire, les pièces qu'il produit, lesquelles font état de poursuites judiciaires engagées contre lui dans son pays pour des faits présumés de propagande pour une organisation terroriste, ne permettent pas, à elles seules, de remettre en cause l'appréciation portée sur sa situation par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et par la Cour nationale du droit d'asile auprès desquels il a déjà pu faire valoir ces éléments à l'occasion de sa première demande d'asile et lors de sa demande de réexamen. D'autre part, contrairement aux allégations du requérant, la décision fixant le pays de destination en cas d'exécution forcée identifie le pays dont il a la nationalité ou tout autre pays dans lequel il serait légalement admissible, à l'exception d'une liste d'Etats limitativement énumérés. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la décision fixant son pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.

11. En deuxième lieu, si M. A a entendu invoquer le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales susvisée, un tel moyen est en tout état de cause inopérant à l'encontre de la décision fixant le pays de destination en cas d'exécution forcée.

En ce qui concerne le moyen dirigé spécifiquement contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Et, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

13. D'une part, si la présence du requérant sur le territoire français ne représente pas une menace à l'ordre public et si celui-ci ne s'est pas déjà soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement, il est constant qu'il est entré en France moins de trois ans avant l'arrêté attaqué. Par ailleurs, M. A, est célibataire et sans enfant à charge et n'établit pas avoir tissé des liens intenses et stables en France. D'autre part, et ainsi qu'il l'a été dit au point 5 du présent jugement, le requérant ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français et ce en dépit du recours qu'il a exercé devant la CNDA au demeurant postérieur à l'arrêté attaqué. Dans ces conditions, en interdisant le retour sur le territoire français à M. A pour une durée d'un an, le préfet des Hauts-de-Seine n'a pas méconnu les dispositions précitées des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et n'a pas davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle est susceptible d'avoir sur la situation du requérant.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. A et tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine du 3 avril 2024 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fins d'injonction et celles formulées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 17 juin 2024.

La magistrate désignée,

signé

L. Fabas

La greffière,

signé

M. C

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2405721