Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2406203
mercredi 19 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2406203 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 29 avril 2024, M. B, représenté par Me Dogan, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 17 avril 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an en l'informant de son signalement aux fins de non-admission au système d'information Schengen ;
2°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans le délai de deux semaines courant à compter de la notification du jugement à intervenir, une attestation de demande d'asile ;
3°) de prendre toute mesure propre à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B soutient que :
- la décision en litige est insuffisamment motivée et procède d'un défaut d'examen de sa situation ;
- elle méconnaît son droit au maintien sur le territoire faute que la notification régulière de la décision de rejet de sa demande de réexamen soit établie ;
- elle contrevient aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et aux dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire pour une durée d'un an est illégale pour être fondée sur une décision lui faisant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;
- il n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement et il ne représente pas une menace pour l'ordre public.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête et se borne à communiquer les pièces constitutives du dossier.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Charlery, conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article
L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Charlery, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique du 13 juin 2024, les parties n'étant ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant Turc né le 3 janvier 1977, entré en France le 7 décembre 2022, a déposé une demande d'asile le 6 janvier 2023. Sa demande a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 27 juin 2023, notifiée le 8 juillet 2023. Sa demande de réexamen, formulée le 25 octobre 2023, a également été rejetée pour irrecevabilité par une décision de cet organisme du 31 octobre 2023, notifiée le 7 novembre 2023. Par un arrêté du 17 avril 2024, le préfet des Hauts-de-Seine, se fondant sur le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour pendant une durée d'un an. M. B sollicite l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, aux termes du 1er alinéa de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée ". Et aux termes de l'article L. 613-12 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. "
3. La décision faisant à M. B obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours vise les dispositions légales sur lesquelles elle se fonde, notamment les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il est fait application et les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le préfet mentionne également les éléments de fait propres à la situation personnelle du requérant, en énonçant notamment que sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 27 juin 2023, notifiée le 8 juillet 2023, sa première demande de réexamen ayant été également rejetée pour irrecevabilité par une décision de ce même établissement du 31 octobre 2023, notifiée le 7 novembre 2023. L'arrêté précise que M. B a déclaré être marié, que son épouse réside dans son pays d'origine, qu'il n'a pas d'enfant et qu'il n'établit pas être exposé à des peines et traitements inhumains et dégradants en cas de retour dans son pays d'origine, circonstances dont il découle que la décision ne méconnait ni les stipulations de l'article 3 ni celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, la décision fixant à trente jours le délai de départ volontaire, qui mentionne l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'avait pas à faire l'objet d'une motivation en fait spécifique dès lors que ce délai constitue le délai de principe susceptible d'être accordé. Quant à la décision fixant le pays de destination, elle vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, indique la nationalité de l'intéressé et relève qu'il n'établit pas être exposé à des peines ou traitements prohibés par ces stipulations. Enfin, la décision faisant au requérant interdiction de retour sur le territoire vise les articles L. 612-8 et 10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise que l'intéressé est présent en France depuis le 7 décembre 2022, qu'il déclare être marié avec une personne résidant dans son pays d'origine, qu'il n'a pas d'enfant et que ses attaches sur le territoire ne sont pas anciennes, intenses et stables. Ainsi, les décisions attaquées répondent aux exigences de motivation posées par les articles L. 613-1 et L. 613-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté en litige doit être écarté.
4. En deuxième lieu, si M. B soutient que l'arrêté en litige procède d'un examen insuffisant de sa situation, il n'assortit ce moyen d'aucune précision. En tout état de cause, il ne ressort d'aucune pièce du dossier ni des mentions de la décision en litige, particulièrement au regard des éléments de motivation rappelés au point précédent du présent jugement, que le préfet des Hauts-de-Seine n'aurait pas procédé à un examen circonstancié de sa situation. Le moyen ne peut donc qu'être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et de séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 4°) La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () ". Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : a) une décision d'irrecevabilité prise en application des 1° ou 2° de l'article L. 531-32 () " Aux termes de l'article R. 531-17 de ce code : " La décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides comporte la mention des nom, prénom, qualité et service d'appartenance de son auteur. / Elle est notifiée à l'intéressé par un procédé électronique dont les caractéristiques techniques garantissent une identification fiable de l'expéditeur et du destinataire ainsi que l'intégrité et la confidentialité des données transmises. () / Le demandeur est informé lors de l'enregistrement de sa demande que la décision du directeur général de l'office lui sera notifiée au moyen du procédé électronique prévu au deuxième alinéa. " Enfin, aux termes de l'article R. 531-19 du même code : " La date de notification de la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides qui figure dans le système d'information de l'office, et qui est communiquée au préfet compétent et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration au moyen de traitements informatiques, fait foi jusqu'à preuve du contraire ".
6. Il résulte de ces dispositions que l'étranger qui demande l'asile a le droit de séjourner sur le territoire national à ce titre jusqu'à ce que la décision rejetant sa demande lui ait été notifiée régulièrement par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou, si un recours a été formé devant la Cour nationale du droit d'asile, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci. A défaut, l'autorité administrative ne peut regarder l'étranger à qui l'asile a été refusé comme ne bénéficiant plus de son droit provisoire au séjour ou comme se maintenant irrégulièrement sur le territoire. En cas de contestation sur ce point, il appartient à l'autorité administrative de justifier que la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a été régulièrement notifiée à l'intéressé.
7. M. B soutient qu'il disposait du droit de se maintenir sur le territoire français, faute que le préfet apporte la preuve de la notification de la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides rejetant sa demande de réexamen. Il ressort des pièces du dossier, en particulier du relevé des informations de la base de données " Telemofpra ", versé au dossier par le préfet des Hauts-de-Seine, qui fait foi jusqu'à preuve du contraire, que la 1ère demande de réexamen présentée par M. B a été rejetée pour irrecevabilité par une décision prise par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 31 octobre 2023, notifiée le 7 novembre 2023. Ainsi, M. B ne bénéficiait plus du droit à se maintenir sur le territoire français à compter de la date de notification de cette décision. Il ne ressort pas des mentions de l'extrait de la base " Telemofpra " que le pli contenant cette décision soit revenu portant la mention " non distribué ". Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de la violation des dispositions susvisées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Et aux termes de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les persécutions ou menaces de persécutions prises en compte dans la reconnaissance de la qualité de réfugié et les atteintes graves ou menaces d'atteintes graves pouvant donner lieu au bénéfice de la protection subsidiaire peuvent être le fait des autorités de l'Etat, de partis ou d'organisations qui contrôlent l'Etat ou une partie substantielle du territoire de l'Etat, ou d'acteurs non étatiques dans les cas où les autorités définies au premier alinéa de l'article L. 513-3 refusent ou ne sont pas en mesure d'offrir une protection. "
9. M. B se borne à soutenir qu'il a fui la Turquie en raison de craintes de persécution et de risques d'atteinte grave à sa vie sans assortir ses allégations d'aucun élément circonstancié ni d'aucune pièce. Au demeurant, sa demande d'asile a été rejetée par deux décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 27 juin 2023 et du 31 octobre 2023. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision qu'il conteste méconnaitrait les stipulations et dispositions précitées.
S'agissant de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans :
10. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français / Il en est de même pour l'édiction de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".
11. L'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'examen de l'un d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse, à sa seule lecture, en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.
12. D'une part, la décision faisant à M. B obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours n'étant pas illégale, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision, dirigé contre celle lui interdisant le retour pendant une durée d'un an, ne peut qu'être écarté.
13. D'autre part, pour fixer à un an la durée de l'interdiction de retour opposée à M. B le préfet des Hauts-de-Seine pouvait légalement prendre en compte son absence d'attaches familiales intenses, stables et anciennes en France au regard de la circonstance qu'il est marié avec une personne résidant dans son pays d'origine et qu'il n'a pas d'enfant, alors même qu'il n'aurait fait l'objet d'aucune précédente mesure d'éloignement et que son comportement ne caractériserait aucune menace à l'ordre public. Le moyen invoqué ne peut donc qu'être écarté.
14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 17 avril 2024 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais de procédure.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Hauts-de-Seine.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.
La magistrate désignée,
Signé
C. Charlery La greffière,
Signé
Z. Bouayyadi
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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