Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2406403

mardi 21 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2406403
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 mai 2024, M. A B, représenté par Me Pugliesi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 mars 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le signataire de l'arrêté attaqué ne justifie pas de sa compétence ;

- la procédure a été méconnue au regard de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure en l'absence de preuve d'information faite au procureur de la République antiterroriste et au procureur de la République territorialement compétent ;

- il a déjà fait l'objet d'une condamnation pénale pour les faits qui lui sont reprochés ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

-les mesures litigieuses sont disproportionnées.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mai 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bories,

- les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public,

- et les observations de Me Aubigeon, substituant Me Pugliesi, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, né le 18 août 1979, a la nationalité française. Il a été condamné le 4 mars 2021 par le tribunal correctionnel de Paris à une peine de cinq ans d'emprisonnement pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme. Par un arrêté du 7 mars 2024, le ministre de l'intérieur a, sur le fondement des articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure, prononcé une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance à son encontre pour une durée de trois mois. Cet arrêté interdit à M. B de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Clamart, sauf autorisation écrite préalable, et lui impose de se présenter une fois par jour, à 21h00, au commissariat de police de cette commune, tous les jours de la semaine, y compris les dimanches, les jours fériés ou chômés, d'y déclarer son lieu d'habitation dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de l'arrêté ainsi que, le cas échéant, tout changement de domicile. Ces mesures ont été modifiées par deux arrêtés ministériels des 13 mars et 29 avril 2024. M. B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 7 mars 2024.

2. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre. ".

3. Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer son lieu d'habitation et tout changement de lieu d'habitation. / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. () ".

4. En premier lieu, l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. /Toutefois, les décisions fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme sont prises dans des conditions qui préservent l'anonymat de leur signataire. Seule une ampliation de cette décision peut être notifiée à la personne concernée ou communiquée à des tiers, l'original signé, qui seul fait apparaître les nom, prénom et qualité du signataire, étant conservé par l'administration. ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 773-9 du code de justice administrative : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 sont adaptées à celles de la protection de la sécurité des auteurs des décisions mentionnées au second alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration. Lorsque dans le cadre d'un recours contre l'une de ces décisions, le moyen tiré de la méconnaissance des formalités prescrites par le même article L. 212-1 ou de l'incompétence de l'auteur de l'acte est invoqué par le requérant ou si le juge entend relever d'office ce dernier moyen, l'original de la décision ainsi que la justification de la compétence du signataire sont communiqués par l'administration à la juridiction qui statue sans soumettre les éléments qui lui ont été communiqués au débat contradictoire ni indiquer l'identité du signataire dans sa décision ".

5. D'une part, l'arrêté en cause étant intervenu pour des motifs liés à la prévention des actes de terrorisme, cette mesure est au nombre de celles qui, en application des dispositions précitées, peuvent faire l'objet d'une notification régulière sous la forme d'une ampliation anonyme. D'autre part, le ministre de l'intérieur a produit le 14 mai 2024, dans les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article L. 773-9 du code de justice administrative, l'original de l'arrêté du 7 mars 2024, revêtu de l'ensemble des mentions requises par le 1e alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration et notamment l'identité et la signature de son auteur, lequel disposait d'une délégation pour le signer au nom du ministre. Par suite, le moyen soulevé par M. B tiré de l'incompétence de l'auteur de la mesure litigieuse doit être écarté comme manquant en fait.

6. En deuxième lieu, si M. B soutient que le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent n'auraient pas été destinataires de l'information préalable prévue par les dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, ce moyen ne peut qu'être écarté comme inopérant dès lors que cette information ne constitue pas une étape de la procédure administrative préalable à l'adoption de la mesure.

7. En troisième lieu, il ressort des termes de l'arrêté du 7 mars 2024 que le ministre de l'intérieur s'est fondé, pour prendre la mesure contestée, sur la menace d'une particulière gravité que constitue le comportement de l'intéressé pour la sécurité et l'ordre publics, compte tenu de sa tentative de rejoindre l'organisation terroriste Daech en Syrie au cours de l'été 2015, avec son épouse et leurs cinq enfants, de sa condamnation le 4 mars 2021 par le tribunal correctionnel de Paris à cinq ans d'emprisonnement pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme, de son placement, à la suite d'une évaluation pluridisciplinaire, dans un quartier de prise en charge de la radicalisation à la maison d'arrêt de Nancy-Maxéville, et de son absence de reconnaissance des faits qui ont conduit à sa condamnation. Le ministre a également relevé que durant son parcours carcéral, le requérant a fréquenté plusieurs personnes condamnées pour des faits de terrorisme et doit ainsi être regardé comme entrant en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme. Enfin, le ministre a regardé l'intéressé comme soutenant, diffusant et adhérant à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes, au regard des documents vidéo et photographies et de l'historique de ses consultations internet découverts lors d'une perquisition à son domicile en juillet 2016.

8. D'une part, le requérant conteste avoir formé le projet de se rendre en Syrie et se prévaut du respect de ses obligations judiciaires, de la confiance que lui ont témoignée les juridictions de l'ordre judiciaire, et de son parcours carcéral exemplaire pour réfuter la gravité de la menace qu'il représente pour l'ordre public. Il ressort toutefois des pièces du dossier que les juges judiciaires ont condamné le requérant après avoir acquis la certitude que l'intéressé avait organisé, de longue date et méthodiquement, un voyage vers la Syrie avec sa famille dans le but d'intégrer l'Etat islamique. Il ressort en outre d'un rapport d'expertise psychiatrique du 11 janvier 2022 que le requérant ne démontre, à la suite de son incarcération, aucun signe d'évolution psychologique ou de prise de conscience de la gravité des faits qui lui sont reprochés, et que le risque de récidive paraît très significatif. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur a pu estimer, sans entacher sa décision d'une erreur d'appréciation, qu'il y a des raisons sérieuses de penser que le comportement du requérant constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics.

9. D'autre part, le requérant soutient que ses fréquentations d'individus radicalisés au cours de son incarcération ne peuvent lui être reprochés, dès lors qu'il y a été contraint du fait de son placement en quartier d'évaluation puis de prise en charge de la radicalisation. Il ressort toutefois des pièces du dossier que, pendant la durée de son incarcération, M. B a, au-delà des contacts entre détenus radicalisés découlant nécessairement des modalités particulières de sa détention, entretenu des relations suivies avec plusieurs détenus incarcérés pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme.

10. Enfin, M. B se prévaut de l'ancienneté des documents pro-jihadistes trouvés en sa possession lors de la perquisition du 4 juillet 2016, de l'absence de nouvelle procédure judiciaire engagée à son encontre, et de son insertion professionnelle. Il ressort toutefois de la note de renseignement produite par le ministre et versée au débat contradictoire, laquelle peut être prise en considération par le juge administratif dès lors que les faits qu'elle relate ne sont pas sérieusement contestés par le requérant, qu'il a témoigné d'une adhésion construite et de longue date aux thèses de l'Etat islamique, et des rapports établis au cours de son incarcération, qu'aucun élément ne permet de penser que l'intéressé se serait repenti de ses actes ou détaché de son ancrage idéologique dans la mouvance radicale. L'insertion professionnelle du requérant n'est en outre pas de nature à remettre en cause les faits circonstanciés établis par le ministre de l'intérieur et la note de renseignement, qui révèlent une adhésion persistante aux thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

11. Il résulte de ce qui a été dit aux points 9 et 10 que tant l'existence de relations entretenues par M. B avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme que son soutien et son adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes doivent être regardés comme établis par les éléments précis et circonstanciés du dossier.

12. En quatrième lieu, si le requérant se prévaut de la disproportion des mesures édictées par l'arrêté du 7 mars 2024, il est constant que l'interdiction de se déplacer en dehors de la commune de Clamart a été assouplie par des arrêtés modificatifs des 13 mars et 29 avril 2024, qui lui permettent désormais de se rendre à Montreuil (93) du lundi au vendredi, pour les besoins de son activité professionnelle, ainsi qu'à Meudon (92) le vendredi pour accompagner son fils à une activité sportive. Il n'établit, ni même n'allègue, que ces mesures modifiées lui interdiraient de s'acquitter de ses obligations professionnelles ou familiales. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'obligation de pointage quotidien qui lui est faite serait disproportionnée, compte tenu de son horaire et de son lieu. Le moyen tiré de la disproportion des mesures édictées doit ainsi être écarté.

13. En dernier lieu, la décision attaquée constituant non une sanction mais une mesure de police, le requérant ne peut utilement faire valoir qu'elle aurait été prise en méconnaissance du principe " non bis in idem ", à supposer ce moyen soulevé.

14. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée en toutes ses conclusions.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, président,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mai 2024.

Le rapporteur,

signé

C. Bories

L'assesseur le plus ancien,

signé

S. Bourragué La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.